Gallet, Samuel

Le Pays innocent

2024

Gallet, Samuel

2024

Une femme habille son petit garçon de cinq ans d’une combinaison de spationaute.

Pour le sauver d’un monde qu’elle pense condamné, elle veut le faire passer de l’autre côté d’un trou noir, sur une planète recouverte de forêts épaisses et profondes. L’enfant se retrouve alors à des millions d’années-lumière de la Terre, dans cet autre monde.

Accompagné d’un vieil homme et d’une garde forestière, il part à la recherche d’un pays légendaire où n’existeraient ni la violence ni la dévastation et que sa mère appelle « Le pays innocent ».

Et si cette femme disait vrai ?

Et si elle avait véritablement sauvé son enfant ?

Personnages

La juge d’instruction
La mère
Le petit spationaute
Le vieux médecin légiste
Les témoins
Les morts et les mortes
Chœur

—-

De l’autre côté du trou noir

5

C’était un appartement banal, d’environ trente mètres carrés, avec cette odeur de renfermé sur les murs. Le soir, elle regardait depuis la fenêtre de la chambre de l’enfant. La chaleur dans les immeubles de béton gris, les fumées, les odeurs du local à ordure, l’angoisse de la fin du monde, lui serraient la gorge. Elle prenait son enfant dans ses bras, allumait la petite veilleuse et lui racontait l’histoire d’un peuple de géants. « C’était un peuple de géants qui vivait dans un pays innocent sur une planète de forêts épaisses et profondes ». Elle racontait nuit après nuit les aventures de ce peuple. L’enfant ne voulait plus quitter sa combinaison de spationaute, dormait et se levait avec. Elle lui racontait l’histoire de ce peuple qui avait su se délivrer de la guerre et de la cruauté, de la mort et de la destruction. Le petit garçon réclamait la suite. L’histoire se perdait dans des méandres infinis avec de longs voyages à travers des forêts pleines de lumières et de chants d’oiseaux ou le long des côtes près d’une mer bleue. Ils entendaient dehors les bruits de la rue, les sirènes de police, le trafic, les voix, les motos, la foule mystérieuse descendre vers la nuit et une autre foule prendre le relai, une autre ville apparaître dans les ombres et les impasses. Le petit spationaute finissait par s’endormir et c’est comme s’il n’existait plus que lui et sa mère dans le monde.

—-
Autopsie

3

– Tu es qui toi d’abord ?
– Le médecin légiste.
– Qu’est-ce que tu vas faire ?
– Ton autopsie.
– C’est quoi autopsie ?
– J’incise. J’ouvre. Je regarde à l’intérieur de ton corps.
– Pourquoi est-ce que tu as besoin de regarder à l’intérieur de mon corps ?
– Pour répondre à différentes questions.
– Ne me touche pas.
– Allonge-toi s’il te plaît.
– Laisse-moi tranquille.
– C’est ma dernière autopsie. J’aimerais qu’elle se passe bien. Vite. Ne pas me faire emmerder. Déshabille-toi s’il te plaît.
– Sale pervers.
– Je ne suis pas un pervers. Et toi tu n’es pas un enfant. Tu es de la matière morte, inanimée, de la viande froide.
– Je suis un spationaute.
– Tais-toi s’il te plaît. Je prends ma retraite ce soir. Allez, fous-moi la paix.

7

Je retourne sur les lieux le lendemain de la mort de l’enfant. Seule. C’est le matin. Je prends l’ascenseur jusqu’au 8ème étage. Je défais les scellés et j’entre dans l’appartement. Tout est calme. Comme dans un sanctuaire. Je regarde par la grande fenêtre du salon, celle par laquelle elle a jeté son fils, l’horizon des immeubles, le stade de foot, la nationale et je me surprends à attendre qu’une porte s’ouvre dans les airs. Il y a une bouteille d’eau qui traîne sur la table, je la prends, je m’approche de la fenêtre ouverte et je la balance dans le vide. Je reste quelques minutes à écouter la ville dans l’appartement, à me demander ce qu’elle a cru voir, ce qu’elle a pu imaginer et comment. Je finis par redescendre. En bas, dans l’herbe, devant l’immeuble, je ne retrouve pas la bouteille plastique. Je retourne au bureau. Je reçois le premier compte rendu psychiatrique. Pas de psychose avérée. Responsabilité pénale engagée. La journée file. Pendant la nuit, je fais un rêve étrange. Je suis chez moi et la femme infanticide entre avec des fleurs dans les mains.
– Est-ce que vous auriez un vase ? Un vase ? Vous auriez un vase ? Je suis venue vous apporter des fleurs. Madame ?
Je n’arrive pas à lui répondre. Je la regarde prendre un vase. Le remplir d’eau au robinet. L’eau est rouge comme du sang. Elle me sourit avec sa figure lumineuse et compréhensive, son déni total de la réalité, ses yeux doux et bienveillants comme ceux d’une putain de nonne. Arrêtez de me regarder comme ça.
– Je vous les mets là.
– Laissez-moi tranquille.
– Vous avez l’air fatigué Madame la juge d’instruction.
– J’ai toujours dans la tête votre enfant mort.
– Il n’est pas mort.
– Vous l’avez défenestré.
– C’est votre obsession. Vous êtes obsessionnelle.
– Vous l’avez pris dans vos bras vivant et jeté du 8ème étage.
– Vous devriez essayer.
– Quoi ?
– De passer de l’autre côté du trou noir Madame. Tout repousse. Tout renaît de l’autre côté. Oh ! Qu’est-ce qu’il vous arrive ? Votre visage !
– Quoi ?
– Il fond.
Je touche mon visage. J’ai quelque chose qui dégouline. Sur les joues. Dans la bouche. Entre les dents. Quelque chose coule. Visqueux. Liquide. De la chair. C’est de la chair liquide. Ma peau coule. Je me précipite dans la salle de bain. Je me regarde dans le miroir. Mon visage fond. Un nouveau visage prend la place de l’ancien. C’est le visage de l’enfant. Du petit spationaute. Il me regarde avec un sourire et un regard noir.
– Laisse ma mère tranquille vieille folle !
Je me réveille ruisselante de sueur. Dans la cuisine, il y a un bouquet de fleurs dans un vase. Je n’ai aucun souvenir de les avoir achetées la veille.

—-

La forêt
12

– Comment est-ce que tu vas maman ?
– Je vais bien mon chéri. Très bien. Je vais très bien.
– C’est ici alors que tu dors ?
– Oui. Ici. Dans la prison des femmes. Et toi mon amour ?
– Je suis dans la forêt. C’est beaucoup plus grand que ce que j’avais pu imaginer.
– Est-ce que tu manges correctement ?
– Je suis avec un vieux bizarre. Il est gentil. Il me met parfois des couteaux dans le ventre et il regarde dans mes intestins mais c’est pas pour être méchant. C’est un truc qu’il a. Comme pour se rassurer. Il regarde dans les intestins des gens.
– Tu as grandi mon chéri. Quel âge as-tu maintenant ?
– Ça fait une semaine que je suis passé de l’autre côté du trou noir. J’attends que tu viennes. Pourquoi est-ce que tu ne viens pas ?
– Je n’ai pas encore trouvé de combinaison.
– Mais le vieux, lui, il n’en a pas de combinaison. Tu vois, c’est pas grave, tu peux venir sans !
– Ne t’inquiète pas, je finirai par venir, promis.
– Ah, c’est une photo de nous, là. Tu as accroché une photo de nous.
– Oui, c’était l’hiver dernier, dans le parc avec les balançoires.
– Et qu’est-ce que tu fais maman toute la journée dans la prison des femmes ?
– Je regarde nos photos, je sors à la promenade ou aux activités. Je dors. Je dessine sur les murs ou sur les papiers.
– Tu dessines la forêt ?
– Oui, la forêt avec les arbres et je te dessine aussi mon petit spationaute courageux, avec les arbres et les rivières. (…)


Distinctions

Pièce lauréate du Prix international de littérature française de l’Académie royale de Belgique 2026.
—-
Pièce lauréate du Prix de la librairie Théâtrale 2025.

—-
Pièce lauréate du Prix Jacques Scherer 2025.

—-
Pièce lauréate 2023 du Groupe de 20 théâtres Ile-de-France.
—-

Pièce soutenue par l’aide à  la création d’Artcena en 2024.

—-
Pièce sélectionnée par le comité de lecture du CDN de Caen 2025.

—-
Pièce sélectionnée pour le Prix Adel Hakim des lycéens du Théâtre des Quartiers d’Ivry 2025-2026.

—-
Pièce sélectionnée pour le Grand prix de littérature dramatique 2026

—-
Pièce sélectionnée pour le Prix Noémi Wallace 2026 décerné par le Troisième bureau à Grenoble

Extrait de presse

« Alternance de dialogues crus très drôles et de monologues ou récits poétiques.
_ Un texte ambitieux et important. »

Centre national du livre, juin 2024]

—-
Le petit spationaute a cinq ans, sa mère a remarqué qu’une porte s’ouvre ponctuellement dans le ciel, au huitième étage, elle veut y envoyer son fils car elle sait que de l’autre côté s’ouvre un monde parfait, innocent, épargné par la violence, la pollution, la cupidité, un monde situé à des années lumières de la Terre.

Peut-on aborder l’infanticide avec poésie ?

Samuel Gallet bâtit sa pièce en équilibre fragile sur une thématique insoutenable, passant du récit au dialogue, il passe d’un monde où la folie d’une mère fait d’elle une meurtrière à un autre monde décalé et joyeux où tout est encore possible loin de la dévastation exercée par les humains.

La pièce avance dans ce balancier, un enfant est mort et n’est pas mort, une mère l’a tué et l’a sauvé, une juge d’instruction doute, un vieux médecin légiste (magnifique personnage) passe de l’autre côté lui aussi pour guider l’enfant dans ce pays de l’innocence.

Il est beau ce texte, magnifique même, rude et émouvant, ouvert (on choisira librement si cette histoire parle d’espoir ou de folie).

[Eric Pessan, Facebook, 24 octobre 2024]

—-
« <em>Le Pays innocent</em> fait appel à notre imaginaire et tisse une réflexion en dehors des cadres habituels.

Comme son personnage emmené à des millions d’années-lumière de la Terre, le public est invité à se projeter au-delà des représentations du présent. »

[TT, <strong>Télérama</strong> / Sortir, 8 janvier 2025]

—-
« Impeccable, le jeu dans sa dimension chorale enchevêtre récits, dialogues, poèmes, fragments, créations musicales. Tantôt narrateurs, tantôt investis dans leur rôle respectif, les comédiens, en dialogue constant avec les musiciens, rendent avec conviction sa dimension épique au récit. »

[Marie-Emmanuelle Dulous de Méritens, <strong>La Terrasse</strong>, 27 janvier 2025]

—-
« Samuel Gallet tente, ni plus ni moins, de réconcilier les mondes, et les Hommes avec eux, pour générer une force nouvelle à partir de cette (ré)union. (…)

Cette fusion, le metteur en scène lui donne corps théâtralement en mêlant deux registres a priori antagonistes : l’onirisme et le réalisme. (…)

Empreint d’une infinie délicatesse, économe en effets, au-delà des quelques lumières bien senties d’Ivan Mathis, le geste de Samuel Gallet se place au point de rencontre le plus naturel possible entre le jeu, le texte et la musique, comme si les trois éléments procédaient les uns des autres, et réussissaient à s’augmenter, comme si la composition musicale aussi belle qu’atypique de Nadia Ratsimandresy et Mathieu Goulin répondait à la curiosité du texte, quitte à l’amplifier, comme si les comédiennes et les comédiens, en profitant de cet écrin, n’avaient jamais à forcer le trait, mais simplement à déployer une douceur miroir, qui traduit la profonde humanité des personnages qu’ils incarnent. »

[Vincent Bouquet, [Scene Web-> https://sceneweb.fr/samuel-gallet-met-en-scene-le-pays-innocent/], 11 février 2025]

—-
« Infanticide ou conte merveilleux sur un avenir plein de promesses ?

<em>Interview de Samuel Gallet</em> : il s’agit de réfléchir sur ce que peut l’imaginaire sur l’état du monde (…)

Transformer la mort d’un enfant en merveilleux, est-ce une façon de parler de l’inacceptable ?

Si on veut atteindre une forme de joie, il faut partir de la dureté du monde et voir comment se reconnecter à des puissances comme l’imaginaire, ou l’humour. (…)

Ce qui m’intéresse c’est de donner l’impression qu’on a des puissances insoupçonnées en nous. La joie c’est une force et aussi une force politique. »

[Hélène Chevrier, <strong>Théâtral magazine</strong>, n°111, mai-juin 2025]

<h3>Vie du texte</h3>

<strong>Création</strong> dans une mise en scène de l'auteur, [collectif Eskandar, avec Gauthier Baillot, Fabien Chapeira, Olivia Chatain, Caroline Gonin, Nadia Ratsimandresy, Mathieu Goulin, musique Nadia Ratsimandresy et Mathieu Goulin, Les Quinconces & l’Espal – Le Mans (72), du 16 au 18 octobre 2024.

Tournée 2024-2025
_ — Théâtre de Rungis (94), 28 novembre
_ — Théâtre 145 (TMG) – Grenoble (38), 3 décembre
_ — Théâtre André Malraux – Chevilly Larue (94), 14 janvier
_ — Théâtre de Châtillon (92), 17 janvier
_ — Centre culturel de La Courneuve, Houdremont (93), 24 janvier
_ — Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93), 31 janvier
_ — Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), du 6 au 14 février
_ — L’Arc – Scène Nationale du Creusot (71), 20 février
_ — Théâtre de la Joliette – Marseille (13), du 7 au 10 mai

Tournée 2025-2026
_ — Théâtre du fil de l’eau, Pantin (93), 7 novembre
_ — Les Bords de Seine, Juvisy (91), 2 décembre
_ — Théâtre de Suresnes (92), 5 décembre
_ — L’orange bleu, Eaubonne (95), 12 décembre
_ — Espace Marcel Carné, Saint Michel sur Orge (91), 16 décembre
_ — Les Passerelles, Pontault-Combault (77), 20 mars
_ — Le figuier blanc, Argenteuil (95), 24 mars
_ — Théâtre des Célestins, Théâtre de Lyon (69), du 20 au 29 mai

—-
Création sur France culture, dans le cadre des Fictions / Théâtre et Cie, dans une réalisation de Juliette Heymann, avec Agnès Sourdillon (l’enfant), Charlie Nelson (Le médecin), Juliette Poissonnier (La juge), Tiphaine Rabaud-Fournier (La mère), Sébastien Faglain, Chantal Trichet, Rémi Fortin (les témoins), le 1er juin 2025.
_ Podcast

Un court extrait lu par l’auteur

Ici
—-

DOSSIER PÉDAGOGIQUE – réalisé par Marie Cleren pour ARTCENA

Ici

Rubriques :

Auteurs :

Champs éditoriaux importés

Titre source

Le Pays innocent

Surtitre

Gallet, Samuel

Sous-titre

2024

Description

ISBN : 978-2-84705-310-4
EAN : 9782847053104
13x21cm, 96 p., 15 €

2 femmes, 2 hommes, chœur avec distribution variable

Publié avec le soutien du Centre national du livre

Chapo

Une femme habille son petit garçon de cinq ans d'une combinaison de spationaute.

Pour le sauver d'un monde qu'elle pense condamné, elle veut le faire passer de l'autre côté d'un trou noir, sur une planète recouverte de forêts épaisses et profondes. L'enfant se retrouve alors à des millions d'années-lumière de la Terre, dans cet autre monde.

Accompagné d'un vieil homme et d'une garde forestière, il part à la recherche d'un pays légendaire où n'existeraient ni la violence ni la dévastation et que sa mère appelle « Le pays innocent ».

Et si cette femme disait vrai ?

Et si elle avait véritablement sauvé son enfant ?

Texte source

{{Personnages}}

La juge d’instruction
La mère
Le petit spationaute
Le vieux médecin légiste
Les témoins
Les morts et les mortes
Chœur

----

{{De l’autre côté du trou noir}}

{{5}}

C’était un appartement banal, d’environ trente mètres carrés, avec cette odeur de renfermé sur les murs. Le soir, elle regardait depuis la fenêtre de la chambre de l’enfant. La chaleur dans les immeubles de béton gris, les fumées, les odeurs du local à ordure, l’angoisse de la fin du monde, lui serraient la gorge. Elle prenait son enfant dans ses bras, allumait la petite veilleuse et lui racontait l’histoire d’un peuple de géants. « C’était un peuple de géants qui vivait dans un pays innocent sur une planète de forêts épaisses et profondes ». Elle racontait nuit après nuit les aventures de ce peuple. L’enfant ne voulait plus quitter sa combinaison de spationaute, dormait et se levait avec. Elle lui racontait l’histoire de ce peuple qui avait su se délivrer de la guerre et de la cruauté, de la mort et de la destruction. Le petit garçon réclamait la suite. L’histoire se perdait dans des méandres infinis avec de longs voyages à travers des forêts pleines de lumières et de chants d’oiseaux ou le long des côtes près d’une mer bleue. Ils entendaient dehors les bruits de la rue, les sirènes de police, le trafic, les voix, les motos, la foule mystérieuse descendre vers la nuit et une autre foule prendre le relai, une autre ville apparaître dans les ombres et les impasses. Le petit spationaute finissait par s’endormir et c’est comme s’il n’existait plus que lui et sa mère dans le monde.

----
{{Autopsie}}

{{3}}

- Tu es qui toi d’abord ?
- Le médecin légiste.
- Qu’est-ce que tu vas faire ?
- Ton autopsie.
- C’est quoi autopsie ?
- J’incise. J’ouvre. Je regarde à l’intérieur de ton corps.
- Pourquoi est-ce que tu as besoin de regarder à l’intérieur de mon corps ?
- Pour répondre à différentes questions.
- Ne me touche pas.
- Allonge-toi s’il te plaît.
- Laisse-moi tranquille.
- C’est ma dernière autopsie. J’aimerais qu’elle se passe bien. Vite. Ne pas me faire emmerder. Déshabille-toi s’il te plaît.
- Sale pervers.
- Je ne suis pas un pervers. Et toi tu n’es pas un enfant. Tu es de la matière morte, inanimée, de la viande froide.
- Je suis un spationaute.
- Tais-toi s’il te plaît. Je prends ma retraite ce soir. Allez, fous-moi la paix.

{{7}}

Je retourne sur les lieux le lendemain de la mort de l’enfant. Seule. C’est le matin. Je prends l’ascenseur jusqu’au 8ème étage. Je défais les scellés et j’entre dans l’appartement. Tout est calme. Comme dans un sanctuaire. Je regarde par la grande fenêtre du salon, celle par laquelle elle a jeté son fils, l’horizon des immeubles, le stade de foot, la nationale et je me surprends à attendre qu’une porte s’ouvre dans les airs. Il y a une bouteille d’eau qui traîne sur la table, je la prends, je m’approche de la fenêtre ouverte et je la balance dans le vide. Je reste quelques minutes à écouter la ville dans l’appartement, à me demander ce qu’elle a cru voir, ce qu’elle a pu imaginer et comment. Je finis par redescendre. En bas, dans l’herbe, devant l’immeuble, je ne retrouve pas la bouteille plastique. Je retourne au bureau. Je reçois le premier compte rendu psychiatrique. Pas de psychose avérée. Responsabilité pénale engagée. La journée file. Pendant la nuit, je fais un rêve étrange. Je suis chez moi et la femme infanticide entre avec des fleurs dans les mains.
- Est-ce que vous auriez un vase ? Un vase ? Vous auriez un vase ? Je suis venue vous apporter des fleurs. Madame ?
Je n’arrive pas à lui répondre. Je la regarde prendre un vase. Le remplir d’eau au robinet. L’eau est rouge comme du sang. Elle me sourit avec sa figure lumineuse et compréhensive, son déni total de la réalité, ses yeux doux et bienveillants comme ceux d’une putain de nonne. Arrêtez de me regarder comme ça.
- Je vous les mets là.
- Laissez-moi tranquille.
- Vous avez l’air fatigué Madame la juge d’instruction.
- J’ai toujours dans la tête votre enfant mort.
- Il n’est pas mort.
- Vous l’avez défenestré.
- C’est votre obsession. Vous êtes obsessionnelle.
- Vous l’avez pris dans vos bras vivant et jeté du 8ème étage.
- Vous devriez essayer.
- Quoi ?
- De passer de l’autre côté du trou noir Madame. Tout repousse. Tout renaît de l’autre côté. Oh ! Qu’est-ce qu’il vous arrive ? Votre visage !
- Quoi ?
- Il fond.
Je touche mon visage. J’ai quelque chose qui dégouline. Sur les joues. Dans la bouche. Entre les dents. Quelque chose coule. Visqueux. Liquide. De la chair. C’est de la chair liquide. Ma peau coule. Je me précipite dans la salle de bain. Je me regarde dans le miroir. Mon visage fond. Un nouveau visage prend la place de l’ancien. C’est le visage de l’enfant. Du petit spationaute. Il me regarde avec un sourire et un regard noir.
- Laisse ma mère tranquille vieille folle !
Je me réveille ruisselante de sueur. Dans la cuisine, il y a un bouquet de fleurs dans un vase. Je n’ai aucun souvenir de les avoir achetées la veille.

----

{{La forêt}}
{{12}}

- Comment est-ce que tu vas maman ?
- Je vais bien mon chéri. Très bien. Je vais très bien.
- C’est ici alors que tu dors ?
- Oui. Ici. Dans la prison des femmes. Et toi mon amour ?
- Je suis dans la forêt. C’est beaucoup plus grand que ce que j’avais pu imaginer.
- Est-ce que tu manges correctement ?
- Je suis avec un vieux bizarre. Il est gentil. Il me met parfois des couteaux dans le ventre et il regarde dans mes intestins mais c’est pas pour être méchant. C’est un truc qu’il a. Comme pour se rassurer. Il regarde dans les intestins des gens.
- Tu as grandi mon chéri. Quel âge as-tu maintenant ?
- Ça fait une semaine que je suis passé de l’autre côté du trou noir. J’attends que tu viennes. Pourquoi est-ce que tu ne viens pas ?
- Je n’ai pas encore trouvé de combinaison.
- Mais le vieux, lui, il n’en a pas de combinaison. Tu vois, c’est pas grave, tu peux venir sans !
- Ne t’inquiète pas, je finirai par venir, promis.
- Ah, c’est une photo de nous, là. Tu as accroché une photo de nous.
- Oui, c’était l’hiver dernier, dans le parc avec les balançoires.
- Et qu’est-ce que tu fais maman toute la journée dans la prison des femmes ?
- Je regarde nos photos, je sors à la promenade ou aux activités. Je dors. Je dessine sur les murs ou sur les papiers.
- Tu dessines la forêt ?
- Oui, la forêt avec les arbres et je te dessine aussi mon petit spationaute courageux, avec les arbres et les rivières. (…)

Post-scriptum

{{{Distinctions}}}

Pièce {{lauréate}} du {{Prix international de littérature française de l'Académie royale de Belgique 2026}}.
----
Pièce {{lauréate}} du {{Prix de la librairie Théâtrale 2025}}.

----
Pièce {{lauréate}} du {{Prix Jacques Scherer 2025}}.

----
Pièce {{lauréate 2023}} du Groupe de 20 théâtres Ile-de-France.
----

Pièce soutenue par l'{{aide à  la création d'Artcena}} en 2024.

----
Pièce {{sélectionnée}} par le {{comité de lecture du CDN de Caen}} 2025.

----
Pièce {{sélectionnée}} pour le {{Prix Adel Hakim des lycéens du Théâtre des Quartiers d'Ivry}} 2025-2026.

----
Pièce {{sélectionnée}} pour {{le Grand prix de littérature dramatique 2026}}

----
Pièce {{sélectionnée}} pour {{le Prix Noémi Wallace 2026}} décerné par le Troisième bureau à Grenoble

{{{Extrait de presse}}}

« Alternance de dialogues crus très drôles et de monologues ou récits poétiques.
_ Un texte ambitieux et important. »

[Centre national du livre, juin 2024]

----
Le petit spationaute a cinq ans, sa mère a remarqué qu’une porte s’ouvre ponctuellement dans le ciel, au huitième étage, elle veut y envoyer son fils car elle sait que de l’autre côté s’ouvre un monde parfait, innocent, épargné par la violence, la pollution, la cupidité, un monde situé à des années lumières de la Terre.

Peut-on aborder l’infanticide avec poésie ?

Samuel Gallet bâtit sa pièce en équilibre fragile sur une thématique insoutenable, passant du récit au dialogue, il passe d’un monde où la folie d’une mère fait d’elle une meurtrière à un autre monde décalé et joyeux où tout est encore possible loin de la dévastation exercée par les humains.

La pièce avance dans ce balancier, un enfant est mort et n’est pas mort, une mère l’a tué et l’a sauvé, une juge d’instruction doute, un vieux médecin légiste (magnifique personnage) passe de l’autre côté lui aussi pour guider l’enfant dans ce pays de l’innocence.

Il est beau ce texte, magnifique même, rude et émouvant, ouvert (on choisira librement si cette histoire parle d’espoir ou de folie).

[Eric Pessan, Facebook, 24 octobre 2024]

----
« {Le Pays innocent} fait appel à notre imaginaire et tisse une réflexion en dehors des cadres habituels.

Comme son personnage emmené à des millions d’années-lumière de la Terre, le public est invité à se projeter au-delà des représentations du présent. »

[TT, {{Télérama}} / Sortir, 8 janvier 2025]

----
« Impeccable, le jeu dans sa dimension chorale enchevêtre récits, dialogues, poèmes, fragments, créations musicales. Tantôt narrateurs, tantôt investis dans leur rôle respectif, les comédiens, en dialogue constant avec les musiciens, rendent avec conviction sa dimension épique au récit. »

[Marie-Emmanuelle Dulous de Méritens, {{La Terrasse}}, 27 janvier 2025]

----
« Samuel Gallet tente, ni plus ni moins, de réconcilier les mondes, et les Hommes avec eux, pour générer une force nouvelle à partir de cette (ré)union. (…)

Cette fusion, le metteur en scène lui donne corps théâtralement en mêlant deux registres a priori antagonistes : l’onirisme et le réalisme. (…)

Empreint d’une infinie délicatesse, économe en effets, au-delà des quelques lumières bien senties d’Ivan Mathis, le geste de Samuel Gallet se place au point de rencontre le plus naturel possible entre le jeu, le texte et la musique, comme si les trois éléments procédaient les uns des autres, et réussissaient à s’augmenter, comme si la composition musicale aussi belle qu’atypique de Nadia Ratsimandresy et Mathieu Goulin répondait à la curiosité du texte, quitte à l’amplifier, comme si les comédiennes et les comédiens, en profitant de cet écrin, n’avaient jamais à forcer le trait, mais simplement à déployer une douceur miroir, qui traduit la profonde humanité des personnages qu’ils incarnent. »

[Vincent Bouquet, [Scene Web-> https://sceneweb.fr/samuel-gallet-met-en-scene-le-pays-innocent/], 11 février 2025]

----
« Infanticide ou conte merveilleux sur un avenir plein de promesses ?

{Interview de Samuel Gallet} : il s’agit de réfléchir sur ce que peut l’imaginaire sur l’état du monde (…)

Transformer la mort d’un enfant en merveilleux, est-ce une façon de parler de l’inacceptable ?

Si on veut atteindre une forme de joie, il faut partir de la dureté du monde et voir comment se reconnecter à des puissances comme l’imaginaire, ou l’humour. (…)

Ce qui m’intéresse c’est de donner l’impression qu’on a des puissances insoupçonnées en nous. La joie c’est une force et aussi une force politique. »

[Hélène Chevrier, {{Théâtral magazine}}, n°111, mai-juin 2025]

{{{Vie du texte}}}

{{Création}} dans une mise en scène de l'auteur, [collectif Eskandar->https://www.lecollectifeskandar.net/creation/le-pays-innocent/], avec Gauthier Baillot, Fabien Chapeira, Olivia Chatain, Caroline Gonin, Nadia Ratsimandresy, Mathieu Goulin, musique Nadia Ratsimandresy et Mathieu Goulin, Les Quinconces & l'Espal - {{Le Mans}} (72), du 16 au 18 octobre 2024.

{{Tournée 2024-2025}}
_ -- Théâtre de Rungis (94), 28 novembre
_ -- Théâtre 145 (TMG) - Grenoble (38), 3 décembre
_ -- Théâtre André Malraux - Chevilly Larue (94), 14 janvier
_ -- Théâtre de Châtillon (92), 17 janvier
_ -- Centre culturel de La Courneuve, Houdremont (93), 24 janvier
_ -- Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93), 31 janvier
_ -- Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), du 6 au 14 février
_ -- L'Arc - Scène Nationale du Creusot (71), 20 février
_ -- Théâtre de la Joliette - Marseille (13), du 7 au 10 mai

{{Tournée 2025-2026}}
_ -- Théâtre du fil de l'eau, Pantin (93), 7 novembre
_ -- Les Bords de Seine, Juvisy (91), 2 décembre
_ -- Théâtre de Suresnes (92), 5 décembre
_ -- L'orange bleu, Eaubonne (95), 12 décembre
_ -- Espace Marcel Carné, Saint Michel sur Orge (91), 16 décembre
_ -- Les Passerelles, Pontault-Combault (77), 20 mars
_ -- Le figuier blanc, Argenteuil (95), 24 mars
_ -- Théâtre des Célestins, Théâtre de Lyon (69), du 20 au 29 mai

----
{{Création sur France culture}}, dans le cadre des Fictions / Théâtre et Cie, dans une réalisation de {{Juliette Heymann}}, avec Agnès Sourdillon (l’enfant), Charlie Nelson (Le médecin), Juliette Poissonnier (La juge), Tiphaine Rabaud-Fournier (La mère), Sébastien Faglain, Chantal Trichet, Rémi Fortin (les témoins), le 1er juin 2025.
_ [Podcast->https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/fictions-theatre-et-cie/le-pays-innocent-de-samuel-gallet-8773373]

{{{Un court extrait lu par l'auteur}}}

[Ici->https://soundcloud.com/user-932021568/lecture-par-lauteur-le-pays-innocent-de-samuel-gallet]
----
{{{DOSSIER PÉDAGOGIQUE - réalisé par Marie Cleren pour ARTCENA}}}
[Ici->https://www.artcena.fr/education-artistique-et-culturelle/programme-lire-et-dire-le-theatre-d-aujourdhui/ressources/dossier-pedagogique-le-pays-innocent-de-samuel-gallet]

Langue

fr

Statut source

publie

Date source

2024-10-10 11:18:00

Date de rédaction

2024-10-10 00:00:00

Date de modif

2026-03-24 20:21:51