(Ouvrage collectif)
2025
La pièce, s’appuyant sur une grande variété des langues, est une réflexion philosophique et politique sur la science. Cette dernière est-elle un outil de la modernité et du progrès ou lieu d’un nouvel obscurantisme ?
Le premier acte nous plonge en 1633 dans le procès de Galilée (la sentence, l’abjuration) dans une langue retravaillée du XVIIe siècle.
Puis, dans l’acte deux, apparaît Angela, notre contemporaine, jeune chercheuse, mère et intellectuelle, qui tente d ‘appréhender la notion de matière. Elle dialogue avec un scientifique présentant l’esprit humain comme un ensemble de connexions – évoquant bien sûr l’intelligence artificielle – mais aussi avec sa mère récemment défunte et porteuse d’un savoir relié à la terre.
Le troisième acte nous transporte dans le monde de l’infiniment grand, celui des étoiles et de l’imaginaire, et dans l’infiniment petit, celui des particules, dans une langue puissamment poétique.
PERSONNAGES
GALILÉE.
BENEDETTO.
VIRGINIA.
INQUISITEUR.
ANGELA.
MÈRE.
SCIENTIFIQUE.
RÉVOLUTIONNAIRE.
JEUNE HOMME.
—-
Acte Un, milieu
GALILÉE. – Nous tenons des raisonnements qui nous semblent naturels et humains, nous disons « grand », « petit », « immense », « minuscule », et ce ne sont pas des termes absolus mais relatifs ; une même chose, quand on la compare à des choses différentes, pourra donc être dite tantôt immense, tantôt imperceptible. Cela étant dit, je vous demande : sur quel fondement vous appuyez-vous pour dire que les étoiles paraissent petites ? Serait-ce parce que nous les voyons ainsi ? Ne savez-vous pas que cela vient de l’instrument que nous utilisons pour les observer, à savoir notre œil ? Et si cela est vrai, en changeant d’instrument, nous verrons autant d’étoiles que nous voudrons, de plus en plus grandes ; et, qui sait, se pourrait-il qu’à la Terre, qui les regarde sans yeux, elles paraissent très grandes et comme elles sont en réalité ? Dans les pays inconnus et couverts de forêts, il est besoin d’un guide, tandis qu’en plaine, à découvert, seuls les aveugles en ont besoin. Ceux-là font bien mieux de rester chez eux, mais quand on n’a pas les yeux dans sa poche, il faut s’en servir pour se guider.
INQUISITEUR. – Nous savons que vous faites partie de ces cerveaux fort extravagants, dont l’ineptie pousse à inventer des bizarreries dans le but de confirmer des hypothèses fantaisistes comme cet instrument pour voir les étoiles dont on fait grand cas. Cette chose est grave mais ce qui est encore plus grave, c’est que ces derniers ne devraient pas porter tort à Aristote, dont il me semble qu’ils parlent parfois avec trop peu de respect.
VIRGINIA. – Très cher père, l’horrible supplice de la roue, dit-on, est pire encore que la crucifixion. La peau se déchire, les os se brisent – l’âme cède. Lorsque les grandes brassées de fagots du bûcher commencent à brûler sous les pieds, le corps est frappé de soubresauts et saisi de frissons. Le condamné s’étouffe dans la fumée noire. Ce n’est pas la flamme qui le tue, mais la fumée qui lui obscurcit les yeux, les oreilles, le nez et la gorge : c’est une mort terrible et atroce, et c’est au-devant de cela que vous allez. Vous n’êtes pas un guerrier, mon père : votre corps n’est pas fait pour le supplice.
GALILÉE. – Interdire la science tout entière ne signifierait-il pas contredire les Saintes Lettres, qui nous enseignent que la gloire et la grandeur du Dieu Suprême apparaissent admirablement dans toutes ses œuvres, et qu’elles se lisent divinement dans le livre ouvert du ciel ? La vérité que nous font connaître les démonstrations mathématiques est celle-là même que connaît la sagesse divine. Or, ces passages mathématiques que notre intellect fait dans le temps, pas à pas, l’intellect divin, à la façon de la lumière, les parcourt en un instant, ce qui revient à dire qu’il les a toujours tous présents. L’entendement divin dépasse infiniment le nôtre ; mais je n’abaisse pas le nôtre jusqu’à le tenir pour rien du tout ; et même, quand je considère les nombreuses et merveilleuses choses que les hommes ont comprises, cherchées et réalisées, je connais alors et comprends bien trop clairement que l’esprit humain est œuvre de Dieu.
INQUISITEUR. – Ce serait une grande chose pour vous et votre salut que nos vérités pussent avoir si peu de lumière que rien n’apparaîtrait dans les ténèbres de vos si nombreuses faussetés. Mais, avec la liberté qui m’est permise, je dirai qu’introduire le mouvement de la Terre et des planètes et la stabilité du Soleil m’a l’air d’être le concept le plus fantaisiste que je n’eusse jamais entendu jusqu’ici.
VIRGINIA. – Très cher père, écoutez la supplique de votre fille. Ne nous laissez pas seuls, mon père, ne me laissez pas. L’été approche : les citrons sont si mûrs qu’il est besoin que vous veniez les cueillir. De temps en temps, il en tombe un au sol, ils sont vraiment beaux et délicieux. Tout dans le jardin est resté pareil : nihil sub sole novum, sous le soleil, rien de nouveau.
—-
Acte Deux, vers le début
SCIENTIFIQUE. – J’ai bien réfléchi au fait que notre cerveau puisse être l’œuvre d’un Dieu. Un organe d’un kilo et demi capable de donner vie à des fonctions élevées comme l’esthétique et l’éthique. Ou la conscience de soi, cette capacité que les hommes ont de savoir qu’ils existent et que, quoiqu’ils fassent, ils savent que c’est eux qui le font. Ces fonctions, nous ne réussirons pas à les représenter, même avec l’ordinateur le plus puissant dont nous disposons aujourd’hui. Parce que nos mathématiques ne sont pas adaptées. Si nous imaginions le cerveau comme un ordinateur, son schéma conceptuel de calcul serait différent de celui que nous avons élaboré pendant des milliers d’années de lent progrès. S’il existe un Dieu, je crois qu’il est dans l’esprit humain.
MÈRE. – Par la Sainte Vierge ! Voulez-vous venir dans le jardin un instant avec moi pour me donner un coup de main ?
SCIENTIFIQUE. – Certainement.
ANGELA. – Mais réussirons-nous à le déchiffrer ?
SCIENTIFIQUE. – Nous ne le savons pas encore. Mais nous sommes déjà en train d’utiliser des instruments technologiques qui apporteront des conséquences probablement extraordinaires. Ou dramatiques. Il est évident que ces instruments sont des parties de nous, des appendices, qui prennent part à notre évolution. Cet agrégat de cellules nerveuses qui constitue notre cerveau et qui a créé l’esprit pourrait évoluer à travers ces appendices. Nous avons construit des objets qui nous mettent à tout moment en connexion et leur réseau ressemble tellement à celui des cellules cérébrales que je ne peux pas imaginer qu’il n’évolue pas. Ni ne finisse par former un esprit propre. Je ne sais pas ce que ce sera, un esprit d’esprits… il s’agit d’un concept dont je ne saurais exprimer la portée. J’imagine aussi que, de la même manière que l’esprit sauvegarde chaque partie du corps, celui-ci pourrait raisonner pour le bien-être de toutes ses parties. Par exemple, il se souciera de ne pas faire mourir un morceau de lui-même en Afrique ou en Amérique du Sud… (il s’interrompt dans le travail que la mère lui a donné à faire) Excusez-moi mais je n’arrive pas à parler si je dois faire ce travail.
MÈRE. – Donnez-moi ça. Ça parle du cerveau toute la journée et puis ça n’arrive pas à faire deux choses en même temps…
ANGELA. – Alors selon vous, cet esprit collectif pourrait avoir un instinct à la compassion alors même que l’instinct de l’homme a toujours été celui de l’égoïsme.
SCIENTIFIQUE. – Il me semble que tu as une vision trop pessimiste de l’homme. L’« esprit » est un système merveilleux et incroyable à la recherche d’un équilibre et l’équilibre fait toujours la balance entre le positif et le négatif, entre le bien et le mal. Lorsque l’on dit que notre cerveau recherche le bonheur, en réalité, il recherche un équilibre dans lequel il a finalement optimisé ses réponses au négatif comme au positif.
ANGELA. – Je ne sais pas si j’ai envie de penser au bonheur dans des termes aussi rationnels.
MÈRE. – Nous devrions être comme les plantes qui n’ont besoin de rien. Elles n’ont pas besoin de tous ces raisonnements pour germer, pousser et fructifier. Elles restent immobiles, elle se laissent vivre.
(Pause)
ANGELA. – Mais nous ne sommes pas des plantes. Nous sommes faits de chair et de sang. Nous sommes plus complexes.
SCIENTIFIQUE. – Certes, mais nous aussi, nous avons un corps qui se détériore. Ce qui est une part de fragilité.
ANGELA. – Oui, mais c’est ainsi que nous sommes faits. Sans corps, nous ne pouvons exister…
—-
Acte Trois, vers le milieu
GALILÉE. – (…)
Oracle et témoin, je viens ici maintenant
pour vous raconter
ce que j’ai capturé.
Mais comment puis-je le dire ?
Comment ferai-je pour dire la lointaine radiation
provenant du big bang, emplissant le cosmos
comme un antique chant ;
la matière sombre envahissant les galaxies,
l’immense masse noire
qui n’absorbe ni n’émet de lumière,
se répand aux quatre coins de l’espace
et poursuit son expansion…
la bouillonnante écume quantique,
l’inflation éternelle des univers,
les couples de fermions et de bosons,
la valse de la supersymétrie.
Je vois l’énergie devenue uniforme et stérile,
inopérante et froide,
je vois la mort thermique de l’univers,
l’univers qui se contracte,
se relâche et reprend son expansion :
un battement astral qui jamais ne finira.
Je vois les trous noirs,
la courbe de l’espace-temps,
la file infinie des niveaux d’énergie qui s’écroule
et se rapproche toujours plus d’une limite finie ;
je vois la force magnétique qui tient ensemble les atomes
et la danse abstraite des quanta,
l’oscillation ubique de la fonction d’onde
et l’immense force inscrite
dans les particules élémentaires.
Je vois la douce coïncidence
de la corrélation quantique,
le nœud amoureux liant les particules
et les tenant serrées, enchevêtrées
lors même qu’elles se trouvent aux deux bouts du cosmos,
la superposition des strates du photon,
à la fois onde et corpuscule.
Comment pourrai-je vous dire que tout ce que
nous appelons réel est fait d’entités
ne pouvant être considérées comme réelles,
que nous ne sommes nous-mêmes
qu’écumes et vibrations,
apparitions et coupures,
ondes, nuages de particules
qui, un instant, ont l’illusion de pouvoir dire moi.
Comment ferai-je pour dire
la danse de l’entropie qui gouverne le cosmos
celle de Shiva le destructeur
qui danse dans le bûcher des planètes
comme dans la fibre d’une pierre,
l’inexorable course vers le désordre,
la dispersion et le froid,
la loi de Boltzmann
qui, plus que toute autre loi,
ressemble à celle du destin.
(…)
Le texte à l’étranger
La pièce en italien, Processo Galileo, a été créée dans une mise en scène de Andrea De Rosa et Carmelo Rifici, à Lugano (LAC) en 2022, puis a tourné à Milan (Piccolo Teatro Strehler), Palerme (Teatro Biondo), Naples (Teatro Mercadante), Rome (Teatro Vascello), Gênes (Teatro Nazionale), Carrare (Teatro degli Animosi), Crémone (Teatro Ponchielli) en 2023-2024.
Deux courts extraits lus par la traductrice
Rubriques : Théâtre traduction
Auteurs : Dematté, Angela, Sinisi, Fabrizio
Traducteurs : Quénehen, Julie
Champs éditoriaux importés
- Titre source
Procès Galilée
- Surtitre
(Ouvrage collectif)
- Sous-titre
2025
- Description
EAN : 978-2-84705-321-0
13x21cm, 64 p., 14 €
A partir de 6 interprètes dont 3 comédiennes
Publié avec le soutien de la Maison Antoine Vitez- Chapo
La pièce, s’appuyant sur une grande variété des langues, est une réflexion philosophique et politique sur la science. Cette dernière est-elle un outil de la modernité et du progrès ou lieu d’un nouvel obscurantisme ?
Le premier acte nous plonge en 1633 dans le procès de Galilée (la sentence, l’abjuration) dans une langue retravaillée du XVIIe siècle.
Puis, dans l’acte deux, apparaît Angela, notre contemporaine, jeune chercheuse, mère et intellectuelle, qui tente d 'appréhender la notion de matière. Elle dialogue avec un scientifique présentant l’esprit humain comme un ensemble de connexions – évoquant bien sûr l’intelligence artificielle – mais aussi avec sa mère récemment défunte et porteuse d’un savoir relié à la terre.
Le troisième acte nous transporte dans le monde de l’infiniment grand, celui des étoiles et de l’imaginaire, et dans l’infiniment petit, celui des particules, dans une langue puissamment poétique.
- Texte source
{{PERSONNAGES}}
GALILÉE.
BENEDETTO.
VIRGINIA.
INQUISITEUR.
ANGELA.
MÈRE.
SCIENTIFIQUE.
RÉVOLUTIONNAIRE.
JEUNE HOMME.
----{{Acte Un, milieu}}
GALILÉE. - Nous tenons des raisonnements qui nous semblent naturels et humains, nous disons « grand », « petit », « immense », « minuscule », et ce ne sont pas des termes absolus mais relatifs ; une même chose, quand on la compare à des choses différentes, pourra donc être dite tantôt immense, tantôt imperceptible. Cela étant dit, je vous demande : sur quel fondement vous appuyez-vous pour dire que les étoiles paraissent petites ? Serait-ce parce que nous les voyons ainsi ? Ne savez-vous pas que cela vient de l’instrument que nous utilisons pour les observer, à savoir notre œil ? Et si cela est vrai, en changeant d’instrument, nous verrons autant d’étoiles que nous voudrons, de plus en plus grandes ; et, qui sait, se pourrait-il qu’à la Terre, qui les regarde sans yeux, elles paraissent très grandes et comme elles sont en réalité ? Dans les pays inconnus et couverts de forêts, il est besoin d’un guide, tandis qu’en plaine, à découvert, seuls les aveugles en ont besoin. Ceux-là font bien mieux de rester chez eux, mais quand on n’a pas les yeux dans sa poche, il faut s’en servir pour se guider.
INQUISITEUR. - Nous savons que vous faites partie de ces cerveaux fort extravagants, dont l’ineptie pousse à inventer des bizarreries dans le but de confirmer des hypothèses fantaisistes comme cet instrument pour voir les étoiles dont on fait grand cas. Cette chose est grave mais ce qui est encore plus grave, c’est que ces derniers ne devraient pas porter tort à Aristote, dont il me semble qu’ils parlent parfois avec trop peu de respect.
VIRGINIA. - Très cher père, l’horrible supplice de la roue, dit-on, est pire encore que la crucifixion. La peau se déchire, les os se brisent – l’âme cède. Lorsque les grandes brassées de fagots du bûcher commencent à brûler sous les pieds, le corps est frappé de soubresauts et saisi de frissons. Le condamné s’étouffe dans la fumée noire. Ce n’est pas la flamme qui le tue, mais la fumée qui lui obscurcit les yeux, les oreilles, le nez et la gorge : c’est une mort terrible et atroce, et c’est au-devant de cela que vous allez. Vous n’êtes pas un guerrier, mon père : votre corps n’est pas fait pour le supplice.
GALILÉE. - Interdire la science tout entière ne signifierait-il pas contredire les Saintes Lettres, qui nous enseignent que la gloire et la grandeur du Dieu Suprême apparaissent admirablement dans toutes ses œuvres, et qu’elles se lisent divinement dans le livre ouvert du ciel ? La vérité que nous font connaître les démonstrations mathématiques est celle-là même que connaît la sagesse divine. Or, ces passages mathématiques que notre intellect fait dans le temps, pas à pas, l’intellect divin, à la façon de la lumière, les parcourt en un instant, ce qui revient à dire qu’il les a toujours tous présents. L’entendement divin dépasse infiniment le nôtre ; mais je n’abaisse pas le nôtre jusqu’à le tenir pour rien du tout ; et même, quand je considère les nombreuses et merveilleuses choses que les hommes ont comprises, cherchées et réalisées, je connais alors et comprends bien trop clairement que l’esprit humain est œuvre de Dieu.
INQUISITEUR. - Ce serait une grande chose pour vous et votre salut que nos vérités pussent avoir si peu de lumière que rien n’apparaîtrait dans les ténèbres de vos si nombreuses faussetés. Mais, avec la liberté qui m’est permise, je dirai qu’introduire le mouvement de la Terre et des planètes et la stabilité du Soleil m’a l’air d’être le concept le plus fantaisiste que je n’eusse jamais entendu jusqu’ici.
VIRGINIA. - Très cher père, écoutez la supplique de votre fille. Ne nous laissez pas seuls, mon père, ne me laissez pas. L’été approche : les citrons sont si mûrs qu’il est besoin que vous veniez les cueillir. De temps en temps, il en tombe un au sol, ils sont vraiment beaux et délicieux. Tout dans le jardin est resté pareil : nihil sub sole novum, sous le soleil, rien de nouveau.
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{{Acte Deux, vers le début}}
SCIENTIFIQUE. - J’ai bien réfléchi au fait que notre cerveau puisse être l’œuvre d’un Dieu. Un organe d’un kilo et demi capable de donner vie à des fonctions élevées comme l’esthétique et l’éthique. Ou la conscience de soi, cette capacité que les hommes ont de savoir qu’ils existent et que, quoiqu’ils fassent, ils savent que c’est eux qui le font. Ces fonctions, nous ne réussirons pas à les représenter, même avec l’ordinateur le plus puissant dont nous disposons aujourd’hui. Parce que nos mathématiques ne sont pas adaptées. Si nous imaginions le cerveau comme un ordinateur, son schéma conceptuel de calcul serait différent de celui que nous avons élaboré pendant des milliers d’années de lent progrès. S’il existe un Dieu, je crois qu’il est dans l’esprit humain.MÈRE. - Par la Sainte Vierge ! Voulez-vous venir dans le jardin un instant avec moi pour me donner un coup de main ?
SCIENTIFIQUE. - Certainement.
ANGELA. - Mais réussirons-nous à le déchiffrer ?
SCIENTIFIQUE. - Nous ne le savons pas encore. Mais nous sommes déjà en train d’utiliser des instruments technologiques qui apporteront des conséquences probablement extraordinaires. Ou dramatiques. Il est évident que ces instruments sont des parties de nous, des appendices, qui prennent part à notre évolution. Cet agrégat de cellules nerveuses qui constitue notre cerveau et qui a créé l’esprit pourrait évoluer à travers ces appendices. Nous avons construit des objets qui nous mettent à tout moment en connexion et leur réseau ressemble tellement à celui des cellules cérébrales que je ne peux pas imaginer qu’il n’évolue pas. Ni ne finisse par former un esprit propre. Je ne sais pas ce que ce sera, un esprit d’esprits… il s’agit d’un concept dont je ne saurais exprimer la portée. J’imagine aussi que, de la même manière que l’esprit sauvegarde chaque partie du corps, celui-ci pourrait raisonner pour le bien-être de toutes ses parties. Par exemple, il se souciera de ne pas faire mourir un morceau de lui-même en Afrique ou en Amérique du Sud… (il s’interrompt dans le travail que la mère lui a donné à faire) Excusez-moi mais je n’arrive pas à parler si je dois faire ce travail.
MÈRE. - Donnez-moi ça. Ça parle du cerveau toute la journée et puis ça n’arrive pas à faire deux choses en même temps…
ANGELA. - Alors selon vous, cet esprit collectif pourrait avoir un instinct à la compassion alors même que l’instinct de l’homme a toujours été celui de l’égoïsme.
SCIENTIFIQUE. - Il me semble que tu as une vision trop pessimiste de l’homme. L’« esprit » est un système merveilleux et incroyable à la recherche d’un équilibre et l’équilibre fait toujours la balance entre le positif et le négatif, entre le bien et le mal. Lorsque l’on dit que notre cerveau recherche le bonheur, en réalité, il recherche un équilibre dans lequel il a finalement optimisé ses réponses au négatif comme au positif.
ANGELA. - Je ne sais pas si j’ai envie de penser au bonheur dans des termes aussi rationnels.
MÈRE. - Nous devrions être comme les plantes qui n’ont besoin de rien. Elles n’ont pas besoin de tous ces raisonnements pour germer, pousser et fructifier. Elles restent immobiles, elle se laissent vivre.
(Pause)
ANGELA. - Mais nous ne sommes pas des plantes. Nous sommes faits de chair et de sang. Nous sommes plus complexes.
SCIENTIFIQUE. - Certes, mais nous aussi, nous avons un corps qui se détériore. Ce qui est une part de fragilité.
ANGELA. - Oui, mais c’est ainsi que nous sommes faits. Sans corps, nous ne pouvons exister…
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{{Acte Trois, vers le milieu}}GALILÉE. - (…)
Oracle et témoin, je viens ici maintenant
pour vous raconter
ce que j’ai capturé.
Mais comment puis-je le dire ?
Comment ferai-je pour dire la lointaine radiation
provenant du big bang, emplissant le cosmos
comme un antique chant ;
la matière sombre envahissant les galaxies,
l’immense masse noire
qui n’absorbe ni n’émet de lumière,
se répand aux quatre coins de l’espace
et poursuit son expansion…
la bouillonnante écume quantique,
l’inflation éternelle des univers,
les couples de fermions et de bosons,
la valse de la supersymétrie.
Je vois l’énergie devenue uniforme et stérile,
inopérante et froide,
je vois la mort thermique de l’univers,
l’univers qui se contracte,
se relâche et reprend son expansion :
un battement astral qui jamais ne finira.
Je vois les trous noirs,
la courbe de l’espace-temps,
la file infinie des niveaux d’énergie qui s’écroule
et se rapproche toujours plus d’une limite finie ;
je vois la force magnétique qui tient ensemble les atomes
et la danse abstraite des quanta,
l’oscillation ubique de la fonction d’onde
et l’immense force inscrite
dans les particules élémentaires.
Je vois la douce coïncidence
de la corrélation quantique,
le nœud amoureux liant les particules
et les tenant serrées, enchevêtrées
lors même qu’elles se trouvent aux deux bouts du cosmos,
la superposition des strates du photon,
à la fois onde et corpuscule.
Comment pourrai-je vous dire que tout ce que
nous appelons réel est fait d’entités
ne pouvant être considérées comme réelles,
que nous ne sommes nous-mêmes
qu’écumes et vibrations,
apparitions et coupures,
ondes, nuages de particules
qui, un instant, ont l’illusion de pouvoir dire moi.
Comment ferai-je pour dire
la danse de l’entropie qui gouverne le cosmos
celle de Shiva le destructeur
qui danse dans le bûcher des planètes
comme dans la fibre d’une pierre,
l’inexorable course vers le désordre,
la dispersion et le froid,
la loi de Boltzmann
qui, plus que toute autre loi,
ressemble à celle du destin.
(…)- Post-scriptum
{{{ Le texte à l’étranger}}}
La pièce en italien, {Processo Galileo}, a été créée dans une mise en scène de Andrea De Rosa et Carmelo Rifici, à Lugano (LAC) en 2022, puis a tourné à Milan (Piccolo Teatro Strehler), Palerme (Teatro Biondo), Naples (Teatro Mercadante), Rome (Teatro Vascello), Gênes (Teatro Nazionale), Carrare (Teatro degli Animosi), Crémone (Teatro Ponchielli) en 2023-2024.
{{{Deux courts extraits lus par la traductrice}}}
[Extrait 1->https://soundcloud.com/user-932021568/lecture-par-la-traductrice-proces-galilee-dangela-dematte-et-fabrizio-sinisi]
[Extrait 2->https://soundcloud.com/user-932021568/lecture-par-la-traductrice-proces-galilee-dangela-dematte-et-fabrizio-sinisi-extrait-2]
- Langue
fr
- Statut source
publie
- Date source
2025-06-05 17:51:00
- Date de rédaction
0000-00-00 00:00:00
- Date de modif
2025-06-29 08:20:42