Léon, David
2024
Une éducatrice d‘une Maison de la Protection de l‘Enfance se souvient de sa mise à pied actée par la direction et du soutien de ses collègues, après qu‘elle a lancé l‘alerte face aux violences exercées par un soignant sur une enfant.
Elle se souvient des rencontres régulières avec cette enfant et de ses jeux, alors hantés de démons.
Elle se souvient aussi de la façon dont l‘écoute, le soin, alliés à la puissance imaginative et poétique, ont ouvert l‘enfant à la vie.
Au plus près des logiques de chaque fonction sociale, la pièce dévoile l‘indicible d‘une terrible répétition : la brutalité exercée au travail sur les soignants en miroir de celle que rencontrent les enfants au sein de leur cellule familiale, puis au cœur même de l‘établissement censé les protéger.
[ VOIX INTÉRIEURE ]
L’ÉDUCATRICE.
Et maintenant le temps passé, elle se souvient, elle, l’éducatrice de ce temps-là.
Cette petite voix à l’intérieur de soi.
Et maintenant les images lui reviennent, comme un puzzle cela se recompose en elle.
Comme dans une brume comme dans un rêve une vision cauchemardesque, leurs visage et leurs voix.
Leurs voix surtout, et comme sans corps, leurs voix.
De cette tonalité si pleinement feinte, si pleinement jouée, masquée.
Et les voici maintenant assises devant le grand bureau du directeur général de cette Maison.
Cette Maison dite de la Protection de l’Enfance.
Trois simples chaises de bois.
La directrice et la cheffe de service, à tour de rôle qui vont parler.
Mais est-ce bien sûr que ce soit cela, parler ?
Car elle, l’éducatrice de ce temps-là, ne dira pas un mot.
Face à elles trois, le directeur général, toujours tel que riant dans ce si consensuel fauteuil de cuir.
Oui se gaussant, oui s’esclaffant à l’intérieur de lui-même, la dérision.
Toutes ces phrases qu’elle aura entendues.
La connivence et la complicité.
Le consentement.
L’allégeance à ce qu’ils disent être le pouvoir, l’autorité, la constituer.
Dans ce souvenir-là, elle ne dit pas un mot, ne le dira.
On ne lui demandera pas.
temps
À l’autre bord de sa mémoire, ce miroir diffracté, c’est une enfant qui ensuite va parler.
Et personne d’autre si ce n’est elle, l’éducatrice de ce temps-là, ne l’entendra, ne l’aura entendue, cette autre petite voix.
—-
L’ÉDUCATRICE ET LA DIRECTRICE.
Oui.
Et moi ce que je peux dire en tant que Directrice c’est que je souhaite que le climat dans notre Maison soit le plus apaisé possible ; et moi je compte sur vous pour que les jugements de valeurs ne soient pas le fondement de nos pratiques professionnelles ; et moi c’est en terme de posture professionnelle que je parle, d’avoir cette prise de hauteur, ce recul, cette bonne, cette juste distance ; et moi ce que je peux dire en tant que Directrice, tel que vous le pointiez aussi si justement Monsieur le Directeur Général, c’est que l’on est tous là présents hein, pour se recentrer sur notre cœur de métier, qui est l’accompagnement de ces enfants sociétalement handicapés, sociétalement violents ; et moi ce que je peux dire, c’est qu’il en est de ma responsabilité, en tant que Directrice, et de les protéger, et de faire en sorte que oui, les conditions d’accueil soient les plus optimales possibles, et là nous avons tous un rôle à jouer, et bien plus encore vous, car vous êtes au contact de ces enfants, en première ligne ; et moi en tant que Directrice c’est vrai que je pense qu’il n’est pas question de les prendre à parti, qu’il n’est pas question qu’ils soient témoins d’invectives et de violences entre les salarié.e.s, cela n’est pas possible, oui, nous sommes sur le terrain professionnel ; et moi, en tant que Directrice j’attends de vous, cette neutralité de la posture.
—-
L’ÉDUCATRICE ET L’ENFANT.
ÉDUCATRICE — Et c’est le jour ou c’est la nuit ?
ENFANT — La nuit.
ÉDUCATRICE — Et c’est la nuit depuis longtemps ?
ENFANT — Pas longtemps. Elle commence juste à tomber, la nuit. On voit la lune déjà. La lune est grosse.
ÉDUCATRICE — Et on est où alors ?
ENFANT — On est à l’internat ici. Mais aussi la maison. C’est en même temps les deux.
Temps
Il y a ma chambre là.
Temps
Et là la chambre de mes parents.
Par ma fenêtre on voit la lune.
Très grosse déjà.
Très grosse et très brillante.
Trop.
ÉDUCATRICE — Les autres ils dorment ?
ENFANT — Oui.
Mais on entend leur cri.
ÉDUCATRICE — Ils crient dans leur sommeil ?
ENFANT — Oui.
Ils crient.
Temps
Ils crient. Et ils me battent.
Et ils se battent pardon.
ÉDUCATRICE — Qu’est-ce qu’il se passe alors ?
ENFANT — Moi j’ouvre la fenêtre.
ÉDUCATRICE — C’est en été ou en hiver ?
ENFANT — C’est en même temps ça change tout le temps.
Chaud et froid en même temps. La lune est trop brillante. Ça m’énerve qu’elle soit trop brillante.
La rage.
Moi j’ouvre la fenêtre.
ÉDUCATRICE — Et qu’est-ce qu’on voit alors ?
ENFANT — On me voit moi.
ÉDUCATRICE — Toi ?
ENFANT — Oui moi.
ÉDUCATRICE — Et tu dis quoi ?
ENFANT — Je ne sais pas.
ÉDUCATRICE — Et tu penses quoi ?
ENFANT — Je ne sais pas.
Temps
On me voit moi plus grande.
Je monte sur la fenêtre. On me voit moi sur le rebord de la fenêtre.
La lune.
Je monte sur la fenêtre.
ÉDUCATRICE — Tu es sur le rebord ?
ENFANT — Oui.
ÉDUCATRICE — Que se passe-t-il alors ?
ENFANT — Je tombe.
ÉDUCATRICE — Tu tombes ?
ENFANT — Oui. Et quand je tombe je me transforme.
Je deviens comme une autre.
J’ai un autre prénom.
ÉDUCATRICE — Et comment tu t’app/elles ?
ENFANT — Avec mes poings comme elle.
Comme elle quand elle lui tape le ventre
les ongles.
Comme elle quand elle me tape.
Quand il me tape aussi.
Les côtes mon ventre mon corps qu’explose la rage et tout mon corps remonte jusqu’à ma tête qu’explose. Je tombe par la fenêtre.
La lune.
Comme eux quand ils me battent quand ils se battent pardon.
Leurs poings.
ÉDUCATRICE — Mais comment tu t’app/elles ?
ENFANT — Comme elle.
Les ongles leurs poings.
ÉDUCATRICE — Mais ton nouveau prénom je veux dire, quand tu es transformée la nuit ?
ENFANT — Aaah ça ! Moi je m’appelle Jenna ! Quand je suis transformée.
Jenna-Moi.
Jenna la même.
Double de moi.
ÉDUCATRICE — C’est bien pour aujourd’hui. Nous reprendrons la prochaine fois.
—-
L’ÉDUCATRICE ET L’ENFANT. (plus loin)
ENFANT — Et un autre démon regarde.
Difficile de le battre.
Bataillé toute la nuit Jenna.
Parce qu’il te change en pierre.
Si tu t’approches trop près.
Il peut te pétrifier. Il peut te statufier.
Pour toute l’éternité.
Tu dois percer ses yeux.
Comme ça regarde comme ça !
ÉDUCATRICE — Oui.
ENFANT — Et après tu lui arraches sa tête.
Mais c’est d’abord les yeux.
Là, là, comme ça !
Entaille comme ça. Et que débordent les yeux.
Ta mère-démon !
Vos mères c’est les démons.
ÉDUCATRICE — Oui.
ENFANT — Pas d’père ce démon-là pas d’père.
ÉDUCATRICE — Il est resté dans la maison ?
ENFANT — Dans la maison leur cri.
Je détruis leur maison la nuit.
ÉDUCATRICE — Jenna ?
ENFANT — Jenna oui.
Elle peut jeter des sorts maintenant.
Le pouvoir des démons.
Un regard pétrifiant Jenna maintenant.
Un regard de statue un regard qui peut tuer. C’est un regard-laser tu vois ? Moi je poserai des bombes.
ÉDUCATRICE — Nous reprendrons la prochaine fois. C’est bien pour aujourd’hui.
ENFANT — Mais elle était humain.
ÉDUCATRICE — Jenna ?
ENFANT — Jadis et autrefois. Mais elle était humain.
ÉDUCATRICE — La maman de Jenna ?
ENFANT — Et son papa aussi.
Ils étaient des humains.
Maintenant ils sont démons.
Distinction
Pièce sélectionnée pour le Prix de la Librairie Théâtrale 2025, remis en mai.
Extrait de presse
« David Léon poursuit son œuvre théâtrale pour évoquer une autre violence, la violence institutionnelle attisée par le manque de moyens et de formations des personnels médico-sociaux et surtout d’un management toxique qui étouffe les éducateurs quand ils constatent des anomalies ou des violences. (…)
Toute la pièce par vagues successives crée une voix didascalique qui vient raconter les souffrances de cette éducatrice, empêchée et réduite au silence, anéantie et broyée mais qui sait écouter et qui se fait la voix de cette jeune fille violentée à la fois dans son contexte familial et dans son centre d’accueil et qui veut la protéger. (…)
En ne prenant pas la mesure de la tragédie avec les mots qui conviennent et en usant d’un néo-parler managérial qui tend à culpabiliser et à effacer toute empathie, l’auteur travaille aussi sur la perte de sens et donc de sensibilité du langage et sur la possibilité d’une parole qui apaiserait, qui donnerait du sens.
Cette recherche permanente du mot exact comme pour contrecarrer cette connivence cachée du langage, manifestation de l’oppression des chefs de service, renforce l’aspect critique de l’œuvre. (…)
La pièce ne se constitue pas par des allers-retours dans le passé pour faire le récit d’une expérience douloureuse et humiliante mais fait naître une nouvelle voix qui sort de la mémoire pour reconfigurer ce qui s’est passé intérieurement. (…)
C’est bien la jeune fille qu’elle l’éducatrice] suit qui est capable de lui réapprendre le pouvoir émancipateur des mots, de cicatriser et d’offrir cette langue de l’instant, de la reconstruction et de la résilience parce que les mots sont la seule chose qu’il lui reste pour se protéger. (…)
Le ciel s’ouvre non pas pour faire passer la voix d’un Dieu absent mais parce que ceux ou celui qui ont subi la lâcheté, la violence et l’abandon sont capables de retisser du lien et de fermer le ciel de leurs blessures avec une conscience nouvelle. »
[Raf., [L'Alchimie du verbe, 27 août 2024]
—-
« A ciel ouvert » (qui va paraitre en début de semaine prochaine) est l’histoire de la mise en pied d’une éducatrice dans un service d’aide sociale à l’enfance, un milieu que connait bien l’auteur (c’est important).
Les services de protection de l’enfance sont là pour mettre des jeunes gens à l’abri de la violence, et parfois de faute de moyens, de formations, d’emplois qualifiés, de temps, de recul, ou tout simplement d’intelligence ils reproduisent à l’identique la violence qu’ils sont supposés combattre.
La pièce de David Léon tresse trois fils : les monologues de l’éducatrice, le langage de management administratif des travailleurs sociaux et des dialogues entre l’éducatrice et une jeune enfant, dialogues d’une immense poésie, cruelle et émouvante, à la métaphore du combat et de la dévoration permettent de mettre des mots sur les raisons du placement.
« A ciel ouvert » va sur un terrain rarement exploré (à ma connaissance), celui du bricolage à la va-comme-je-te-pousse des institutions qui sont là pour protéger l’enfance en danger.
La pièce est subtile, elle emplit d’un sentiment de colère sans jamais tomber dans la démonstration puisque heureusement la voix de l’enfant, la subtilité des échanges avec son éducatrice, montrent toute la beauté d’un possible travail d’écoute, d’accompagnement et de réparation.
—-
« Alors que se succèdent au niveau national les scandales liés à la gestion de l'Aide Sociale à l'Enfance, cette pièce met en scène les dysfonctionnements à répétition rencontrées par une éducatrice au sein d'une Maison de Protection de l'Enfance. (…)
Lanceuse d'alerte sur des faits graves et avérés, l'éducatrice reçoit comme un boomerang sa mise à pied, elle n'est qu'un fusible, pour l'exemple. (…)
Le sujet est porteur de réflexions pertinentes sur notre société, sur l'inceste et les violences faites aux enfants.
Le dialogue entre l'éducatrice et l'enfant met en lumière le fait que le combat intérieur de l'enfant la guide vers la vie et que la Parole sauve. (…)
Pièce de théâtre brève et intense (..) lire cette pièce fut une expérience immersive et bouleversante.
<em>A ciel ouvert</em> est une pièce à voir ou à lire. »
[Babélio, 23 octobre 2024]
<h3>Vie du texte</h3>
<strong>sortie de résidence</strong> dans une <strong>mise en scène de Julien Guill</strong>, avec Camille Daloz, Dominique Léandri, Sébastien Portier, Olivier Privat et Fanny Rudelle, <strong>La Bulle Bleue, Montpellier</strong> (34), janvier 2025.
Présentation professionnelle dans le cadre du dispositif "impulsions" de la Ville de Montpellier, 29 et 30 septembre 2025.
<strong>Création</strong> à <strong>La Bulle Bleue, Montpellier</strong> (34), décembre 2025.
—-
<h3>Un court extrait lu par l'auteur</h3>
[ICI
Rubriques : Théâtre contemporain
Auteurs : Léon, David
Champs éditoriaux importés
- Titre source
A ciel ouvert
- Surtitre
Léon, David
- Sous-titre
2024
- Description
EAN : 9782847053098
13x21cm, 80 p., 14 €
5 femmes, 1 homme, voire plus. A partir de 3 comédiennes et 1 comédien
Publié avec le soutien du Centre national du livre- Chapo
Une éducatrice d‘une Maison de la Protection de l‘Enfance se souvient de sa mise à pied actée par la direction et du soutien de ses collègues, après qu‘elle a lancé l‘alerte face aux violences exercées par un soignant sur une enfant.
Elle se souvient des rencontres régulières avec cette enfant et de ses jeux, alors hantés de démons.
Elle se souvient aussi de la façon dont l‘écoute, le soin, alliés à la puissance imaginative et poétique, ont ouvert l‘enfant à la vie.
Au plus près des logiques de chaque fonction sociale, la pièce dévoile l‘indicible d‘une terrible répétition : la brutalité exercée au travail sur les soignants en miroir de celle que rencontrent les enfants au sein de leur cellule familiale, puis au cœur même de l‘établissement censé les protéger.
- Texte source
{{[ VOIX INTÉRIEURE ]
L'ÉDUCATRICE.}}Et maintenant le temps passé, elle se souvient, elle, l'éducatrice de ce temps-là.
Cette petite voix à l'intérieur de soi.
Et maintenant les images lui reviennent, comme un puzzle cela se recompose en elle.
Comme dans une brume comme dans un rêve une vision cauchemardesque, leurs visage et leurs voix.
Leurs voix surtout, et comme sans corps, leurs voix.
De cette tonalité si pleinement feinte, si pleinement jouée, masquée.
Et les voici maintenant assises devant le grand bureau du directeur général de cette Maison.
Cette Maison dite de la Protection de l'Enfance.
Trois simples chaises de bois.
La directrice et la cheffe de service, à tour de rôle qui vont parler.
Mais est-ce bien sûr que ce soit cela, parler ?
Car elle, l'éducatrice de ce temps-là, ne dira pas un mot.
Face à elles trois, le directeur général, toujours tel que riant dans ce si consensuel fauteuil de cuir.
Oui se gaussant, oui s'esclaffant à l'intérieur de lui-même, la dérision.
Toutes ces phrases qu'elle aura entendues.
La connivence et la complicité.
Le consentement.
L'allégeance à ce qu'ils disent être le pouvoir, l'autorité, la constituer.
Dans ce souvenir-là, elle ne dit pas un mot, ne le dira.
On ne lui demandera pas.{temps}
À l'autre bord de sa mémoire, ce miroir diffracté, c'est une enfant qui ensuite va parler.
Et personne d'autre si ce n'est elle, l'éducatrice de ce temps-là, ne l'entendra, ne l'aura entendue, cette autre petite voix.----
{{L'ÉDUCATRICE ET LA DIRECTRICE.}}
Oui.
Et moi ce que je peux dire en tant que Directrice c'est que je souhaite que le climat dans notre Maison soit le plus apaisé possible ; et moi je compte sur vous pour que les jugements de valeurs ne soient pas le fondement de nos pratiques professionnelles ; et moi c'est en terme de posture professionnelle que je parle, d'avoir cette prise de hauteur, ce recul, cette bonne, cette juste distance ; et moi ce que je peux dire en tant que Directrice, tel que vous le pointiez aussi si justement Monsieur le Directeur Général, c'est que l'on est tous là présents hein, pour se recentrer sur notre cœur de métier, qui est l'accompagnement de ces enfants sociétalement handicapés, sociétalement violents ; et moi ce que je peux dire, c'est qu'il en est de ma responsabilité, en tant que Directrice, et de les protéger, et de faire en sorte que oui, les conditions d'accueil soient les plus optimales possibles, et là nous avons tous un rôle à jouer, et bien plus encore vous, car vous êtes au contact de ces enfants, en première ligne ; et moi en tant que Directrice c'est vrai que je pense qu'il n'est pas question de les prendre à parti, qu'il n'est pas question qu'ils soient témoins d'invectives et de violences entre les salarié.e.s, cela n'est pas possible, oui, nous sommes sur le terrain professionnel ; et moi, en tant que Directrice j'attends de vous, cette neutralité de la posture.----
{{L'ÉDUCATRICE ET L'ENFANT.}}
ÉDUCATRICE — Et c'est le jour ou c'est la nuit ?
ENFANT — La nuit.
ÉDUCATRICE — Et c'est la nuit depuis longtemps ?
ENFANT — Pas longtemps. Elle commence juste à tomber, la nuit. On voit la lune déjà. La lune est grosse.
ÉDUCATRICE — Et on est où alors ?
ENFANT — On est à l'internat ici. Mais aussi la maison. C'est en même temps les deux.{Temps}
Il y a ma chambre là.
{Temps}
Et là la chambre de mes parents.
Par ma fenêtre on voit la lune.
Très grosse déjà.
Très grosse et très brillante.
Trop.
ÉDUCATRICE — Les autres ils dorment ?
ENFANT — Oui.
Mais on entend leur cri.
ÉDUCATRICE — Ils crient dans leur sommeil ?
ENFANT — Oui.
Ils crient.
{Temps}Ils crient. Et ils me battent.
Et ils se battent pardon.
ÉDUCATRICE — Qu'est-ce qu'il se passe alors ?
ENFANT — Moi j'ouvre la fenêtre.
ÉDUCATRICE — C'est en été ou en hiver ?
ENFANT — C'est en même temps ça change tout le temps.
Chaud et froid en même temps. La lune est trop brillante. Ça m'énerve qu'elle soit trop brillante.
La rage.
Moi j'ouvre la fenêtre.
ÉDUCATRICE — Et qu'est-ce qu'on voit alors ?
ENFANT — On me voit moi.
ÉDUCATRICE — Toi ?
ENFANT — Oui moi.
ÉDUCATRICE — Et tu dis quoi ?
ENFANT — Je ne sais pas.
ÉDUCATRICE — Et tu penses quoi ?
ENFANT — Je ne sais pas.{Temps}
On me voit moi plus grande.
Je monte sur la fenêtre. On me voit moi sur le rebord de la fenêtre.
La lune.
Je monte sur la fenêtre.
ÉDUCATRICE — Tu es sur le rebord ?
ENFANT — Oui.
ÉDUCATRICE — Que se passe-t-il alors ?
ENFANT — Je tombe.
ÉDUCATRICE — Tu tombes ?
ENFANT — Oui. Et quand je tombe je me transforme.
Je deviens comme une autre.
J'ai un autre prénom.
ÉDUCATRICE — Et comment tu t'app/elles ?
ENFANT — Avec mes poings comme elle.
Comme elle quand elle lui tape le ventre
les ongles.
Comme elle quand elle me tape.
Quand il me tape aussi.
Les côtes mon ventre mon corps qu'explose la rage et tout mon corps remonte jusqu'à ma tête qu'explose. Je tombe par la fenêtre.
La lune.
Comme eux quand ils me battent quand ils se battent pardon.
Leurs poings.
ÉDUCATRICE — Mais comment tu t'app/elles ?
ENFANT — Comme elle.
Les ongles leurs poings.
ÉDUCATRICE — Mais ton nouveau prénom je veux dire, quand tu es transformée la nuit ?
ENFANT — Aaah ça ! Moi je m'appelle Jenna ! Quand je suis transformée.
Jenna-Moi.
Jenna la même.
Double de moi.
ÉDUCATRICE — C'est bien pour aujourd'hui. Nous reprendrons la prochaine fois.----
{{L'ÉDUCATRICE ET L'ENFANT.}} (plus loin)ENFANT — Et un autre démon regarde.
Difficile de le battre.
Bataillé toute la nuit Jenna.
Parce qu'il te change en pierre.
Si tu t'approches trop près.
Il peut te pétrifier. Il peut te statufier.
Pour toute l'éternité.
Tu dois percer ses yeux.
Comme ça regarde comme ça !
ÉDUCATRICE — Oui.
ENFANT — Et après tu lui arraches sa tête.
Mais c'est d'abord les yeux.
Là, là, comme ça !
Entaille comme ça. Et que débordent les yeux.
Ta mère-démon !
Vos mères c'est les démons.
ÉDUCATRICE — Oui.
ENFANT — Pas d'père ce démon-là pas d'père.
ÉDUCATRICE — Il est resté dans la maison ?
ENFANT — Dans la maison leur cri.
Je détruis leur maison la nuit.
ÉDUCATRICE — Jenna ?
ENFANT — Jenna oui.
Elle peut jeter des sorts maintenant.
Le pouvoir des démons.
Un regard pétrifiant Jenna maintenant.
Un regard de statue un regard qui peut tuer. C'est un regard-laser tu vois ? Moi je poserai des bombes.
ÉDUCATRICE — Nous reprendrons la prochaine fois. C'est bien pour aujourd'hui.
ENFANT — Mais elle était humain.
ÉDUCATRICE — Jenna ?
ENFANT — Jadis et autrefois. Mais elle était humain.
ÉDUCATRICE — La maman de Jenna ?
ENFANT — Et son papa aussi.
Ils étaient des humains.
Maintenant ils sont démons.- Post-scriptum
{{{Distinction}}}
Pièce {{sélectionnée}} pour le {{Prix de la Librairie Théâtrale}} 2025, remis en mai.
{{{Extrait de presse}}}
« David Léon poursuit son œuvre théâtrale pour évoquer une autre violence, la violence institutionnelle attisée par le manque de moyens et de formations des personnels médico-sociaux et surtout d’un management toxique qui étouffe les éducateurs quand ils constatent des anomalies ou des violences. (…)
Toute la pièce par vagues successives crée une voix didascalique qui vient raconter les souffrances de cette éducatrice, empêchée et réduite au silence, anéantie et broyée mais qui sait écouter et qui se fait la voix de cette jeune fille violentée à la fois dans son contexte familial et dans son centre d’accueil et qui veut la protéger. (…)
En ne prenant pas la mesure de la tragédie avec les mots qui conviennent et en usant d’un néo-parler managérial qui tend à culpabiliser et à effacer toute empathie, l’auteur travaille aussi sur la perte de sens et donc de sensibilité du langage et sur la possibilité d’une parole qui apaiserait, qui donnerait du sens.
Cette recherche permanente du mot exact comme pour contrecarrer cette connivence cachée du langage, manifestation de l’oppression des chefs de service, renforce l’aspect critique de l’œuvre. (…)La pièce ne se constitue pas par des allers-retours dans le passé pour faire le récit d’une expérience douloureuse et humiliante mais fait naître une nouvelle voix qui sort de la mémoire pour reconfigurer ce qui s’est passé intérieurement. (…)
C’est bien la jeune fille qu’elle [l’éducatrice] suit qui est capable de lui réapprendre le pouvoir émancipateur des mots, de cicatriser et d’offrir cette langue de l’instant, de la reconstruction et de la résilience parce que les mots sont la seule chose qu’il lui reste pour se protéger. (…)
Le ciel s’ouvre non pas pour faire passer la voix d’un Dieu absent mais parce que ceux ou celui qui ont subi la lâcheté, la violence et l’abandon sont capables de retisser du lien et de fermer le ciel de leurs blessures avec une conscience nouvelle. »
[Raf., [L'Alchimie du verbe->https://alchimieduverbe.com/2024/08/27/a-ciel-ouvert-de-david-leon/], 27 août 2024]
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« A ciel ouvert » (qui va paraitre en début de semaine prochaine) est l’histoire de la mise en pied d’une éducatrice dans un service d’aide sociale à l’enfance, un milieu que connait bien l’auteur (c’est important).
Les services de protection de l’enfance sont là pour mettre des jeunes gens à l’abri de la violence, et parfois de faute de moyens, de formations, d’emplois qualifiés, de temps, de recul, ou tout simplement d’intelligence ils reproduisent à l’identique la violence qu’ils sont supposés combattre.La pièce de David Léon tresse trois fils : les monologues de l’éducatrice, le langage de management administratif des travailleurs sociaux et des dialogues entre l’éducatrice et une jeune enfant, dialogues d’une immense poésie, cruelle et émouvante, à la métaphore du combat et de la dévoration permettent de mettre des mots sur les raisons du placement.
« A ciel ouvert » va sur un terrain rarement exploré (à ma connaissance), celui du bricolage à la va-comme-je-te-pousse des institutions qui sont là pour protéger l’enfance en danger.
La pièce est subtile, elle emplit d'un sentiment de colère sans jamais tomber dans la démonstration puisque heureusement la voix de l'enfant, la subtilité des échanges avec son éducatrice, montrent toute la beauté d'un possible travail d’écoute, d’accompagnement et de réparation.
[Eric Pessan, septembre 2024]
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« Alors que se succèdent au niveau national les scandales liés à la gestion de l'Aide Sociale à l'Enfance, cette pièce met en scène les dysfonctionnements à répétition rencontrées par une éducatrice au sein d'une Maison de Protection de l'Enfance. (…)Lanceuse d'alerte sur des faits graves et avérés, l'éducatrice reçoit comme un boomerang sa mise à pied, elle n'est qu'un fusible, pour l'exemple. (…)
Le sujet est porteur de réflexions pertinentes sur notre société, sur l'inceste et les violences faites aux enfants.
Le dialogue entre l'éducatrice et l'enfant met en lumière le fait que le combat intérieur de l'enfant la guide vers la vie et que la Parole sauve. (…)
Pièce de théâtre brève et intense (..) lire cette pièce fut une expérience immersive et bouleversante.
{A ciel ouvert} est une pièce à voir ou à lire. »
[Babélio, 23 octobre 2024]
{{{Vie du texte}}}
{{sortie de résidence}} dans une {{mise en scène de Julien Guill}}, avec Camille Daloz, Dominique Léandri, Sébastien Portier, Olivier Privat et Fanny Rudelle, {{La Bulle Bleue, Montpellier}} (34), janvier 2025.
Présentation professionnelle dans le cadre du dispositif "impulsions" de la Ville de Montpellier, 29 et 30 septembre 2025.
{{Création}} à {{La Bulle Bleue, Montpellier}} (34), décembre 2025.
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{{{Un court extrait lu par l'auteur}}}[ICI->https://soundcloud.com/user-932021568/lecture-par-lauteur-a-ciel-ouvert-de-david-leon]
- Langue
fr
- Statut source
publie
- Date source
2024-09-04 21:07:00
- Date de rédaction
0000-00-00 00:00:00
- Date de modif
2025-05-06 18:49:45