Rengade, Claire

Et insubmersible dans la seconde qui suit

2020

Rengade, Claire

2020

Ce groupe qui arrive, comment l’identifier ? On peut prélever une personne du groupe et la regarder de près. Qui serait volontaire pour tester notre prototype d’identification ? Regarder suffit-il ? Que faire des groupes dont on ne veut pas ?
Où flottent les continents si les images ne rentrent pas dans l’écran ?

En cherchant à faire entrer numériquement des personnes qui arrivent sur l’eau et veulent passer une porte, une équipe technique est rattrapée par la réalité : une géographie humaine entêtée, imprévisible, joueuse, amoureuse, insubmersible. Qui parle de notre contemporanéité dans la langue singulière, rythmée, poétique, chahutée de Claire Rengade.

Là-bas c’est pas loin d’ici

c’est là qu’on a décidé de rester

on décide pas non

ouais

hier on était là

mercredi la même chose

t’auras une place ils ont dit

vendredi la même chose

tout le monde le dit

si quelqu’un veut prendre la parole

là hier nuit

non

juste pour la nuit

et sur un temps court

didascalies

on a des rebondissements maintenant

c’est des stratégies oui

de division

pour un aller-retour voilà ça y est y’a du nouveau ?

à chaque fois ça met erreur et j’ai payé ma place 5 fois

tu vois très ouvert

j’ai pas reçu de confirmation moi
quelqu’un qu’arrive à parler c’est quelqu’un

mais si ça n’arrive qu’une fois c’est pas un sujet ?

à force j’ai l’impression qu’on va s’entre dire

ça a du mal à avancer la parole

peut-être qu’on n’est pas assez loin dans la lecture du mode d’emploi

je connais pas les autres

et ainsi de suite

je suis dans la même place je parle pas pourtant j’entends

que je suis plus ou moins

des mots qui se ressemblent mais qui parlent pas ensemble

les voyelles chez moi se mettent sous les consonnes

dans les livres qui sortent elles n’y sont pas

le seul moment où on les voit c’est quand il y a une ambiguïté

c’est impossible en français j’ai essayé

je te regarde jusqu’au point que j’ai l’impression de comprendre

dès le départ ta voix faut que je l’entende c’est pas de la contradiction ma langue d’où je viens elle est pas écrite on peut pas l’écrire ça s’écrit pas

pour la plupart je continue à me multiplier et de retour en cours de route

je commence à me mettre approximatif

debout dans la rue comme devant là

c’est beau hein toujours pas perdus

pareil ça va pas tarder

ça correspond

de n’importe quel horizon le fait de parler ou pas

voilà forcément ça fait bloc c’est comme ça on est 34

c’est pas du tout prémédité

je suis dans la rue c’est peut-être que tu comprends mal

je m’installe pas je prends pas de risque

parce que dans un appart c’est forcément combien de temps

faut faire le ménage y’a de la poussière

faudrait voir le lit

et après ce qui se dit c’est le problème c’est ce qu’on dit je sais pas si c’est vrai

tout ça vient de l’Histoire

le chemin ce qu’il a de vrai derrière je sais pas d’où il vient mais comme on sort par-là l’hiver avec des gens dehors

barrer en ville

on se reconnaît tous à un moment donné on se la raconte

t’en rencontres plein ils confondent tout ils ont peur

ils viennent pas pour qu’on leur raconte une histoire

on boit trois ou quatre verres d’ici un kilomètre t’es en pleine campagne

après c’est plusieurs pâles on se confond

il fait du vent tout ça il fait froid

et comme d’hab comme toujours

il se met à neiger

ma mère ne comprend aucun mot d’ailleurs mon père non plus

j’en reviens pas

dans ta langue la même chose je peux pas dire

parce qu’ils disent plus l’eau avance plus c’est de l’eau

on file la métaphore depuis

que je m’en aille dans les filets

ça vous dérange si je laisse la porte ouverte ?

souvent quand je vis j’ai l’impression que quelqu’un me filme

là par exemple j’ai l’impression

focale

j’arrive pas à partir

mais va-t’en

mais je peux pas

il m’empêche de partir

je suis coincé dans le moment

ça s’est sûr je n’ai que ce moment

ça me reprend là

au début de ce qui se passe au moment où

j’arrive au point même d’où je me continue

je sais pas dire à quel point

et c’est court

même si ça dure longtemps

c’est court au point que je suis pas dans le temps

le temps que ça dure

en boucle quoi

cet espèce de

qu’est dans ma vie

je sais pas comment te dire j’en rêve la nuit

et ça dure

toute ma vie

cet espèce de vis-à-vis

on est deux

on est dans l’arbre

dans l’arbre

et si ma jupe je la dérobe ?

je lui mets la tête en bas ?

ma jupe est nue hein complètement

entre mes jambes tu vois ?

il y a une autre personne

quel cirque c’est un numéro

t’as vu j’ai ton numéro

mais pourquoi tu me téléphones je suis là ?

c’est moi

tu vas tomber sur moi puisque c’est à moi que tu parles

c’est moi la voix je veux dire

si ça demande de rappeler et de laisser ton nom c’est moi

regarde tu dois regarder le téléphone tu vas voir je vais dire quelque chose

après tu me dis de rappeler ou de laisser mon nom

ben y’aura personne puisque je suis là

et alors ?

et alors je raccroche puisque tu es là

c’est pour te montrer attends je te dirai quand j’aurai fini tu décroches ?

je sais pas si tu es par là je peux pas dire que je t’ai vu mais je peux faire comme si

dire que je t’ai tellement pas vu que je peux dire que je t’ai presque vu je le dis ou pas ?
attends je me cache

un deux trois quatre cinq

je monte en 3 pour redescendre au 2 juste à côté des coordonnées est ouest

et derrière là où y’a marqué 19

je vois la liste

les étages y’en a de libres pour n’importe qui

sauf que c’est X Y Z si tu regardes bien le plan qui nous écrit à côté

sauf qu’on est au niveau 2

c’était pas prévu

de quoi

le bleu c’est une surprise ils l’ont fait dans la nuit ?

mais du coup les personnes en bas

d’après les usages fréquentés qui se trouvent

j’avance de 10 je recule de loin ?

y’en a à pas mal d’endroits sur le circuit ce qui complique

essaye de reculer un peu droit on n’a pas le temps de visiter

on arrive à être de plein pied c’est tellement logique que tu peux pas comprendre

la logique de celui qui met le grappin dessus

carrément c’est écrit bleu mais le rouge t’es coincé

parce que dans la foulée l’escalier il a beau être rouge là tu peux pas le lire

est-ce que je suis perdu

et le rouge c’est ailleurs c’est commode j’ai des consignes qui me contredisent

oui ou non je reviens je sais plus comment ça finit

le bleu c’est un cul-de-sac qui mène là où il faut un billet

visiblement avant

il est question de me dire clairement que quelque part vous êtes ?

je suis tombée dans un soir par la même scène à l’infini moi

puis dans la mer

ah c’est amer ça se larme

à grands cris d’incendies ça déclenche

interdit

chut

{t’as quelqu’un qui a la parole pendant que toi tu dois te taire ?

pourquoi c’est pas nous qui sommes applaudis


Distinction

Pièce recommandée par le comité de lecture de Eurodram 2022.

—-
Pièce sélectionnée pour le Prix Incandescences 2023, catégorie Maquette, organisé par Théâtre National Populaire et le Théâtre des Célestins, Lyon.

Extraits de presse

« C’est beau, mélancolique. Les secondes défilent, chaque mot est calculé, prononcé. Chaque mot à une force. Une grande force. »

[Babelio, Masse critique, mars 2021]

—-

« Cette pièce commence par une pirouette sur la distribution. L’autrice évoque des objets, des paysages ou des impressions. (…)

Le texte est une longue recherche réunissant des mots et des expressions parlant de mise à jour, du monde informatique mais également celui de la production. Les êtres ont disparu, remplacés par des logiciels et des protocoles. Cette pièce nous perd, souvent, mais cela justifie de la voir sur scène.

Mais le fil tendu par l’autrice, lui, ne se rompt pas ni ne se casse. Comme des vagues, certains passages nous ramènent vers l’absurde que semble vivre les personnages. »

[Babelio, Masse critique, mars 2021]

Vie du texte

Lecture d’extraits par l’auteure avec Fred Roudet (trompette) lors du 6e Bazar littéraire de [La Cave Po’->www.cave-poesie.com] à Toulouse le 20 septembre 2020.

—-
Création Théâtre et musique avec les comédiens-chanteurs-musiciens Pierre-Jean Étienne, Claire Rengade, Pierre Horckmans, Lucas Hercberg, Corentin Quemener, Théâtre de Vénissieux (69), 21 mars 2025.

Rubriques :

Auteurs :

Champs éditoriaux importés

Titre source

Et insubmersible dans la seconde qui suit

Surtitre

Rengade, Claire

Sous-titre

2020

Description

ISBN : 978-2-84705-189-6 ; EAN : 9782847051896
13x21 cm, 48 p., 11.50 €

Ouvrage publié avec le soutien de la Région Occitanie

Chapo

Ce groupe qui arrive, comment l’identifier ? On peut prélever une personne du groupe et la regarder de près. Qui serait volontaire pour tester notre prototype d’identification ? Regarder suffit-il ? Que faire des groupes dont on ne veut pas ?
Où flottent les continents si les images ne rentrent pas dans l’écran ?

En cherchant à faire entrer numériquement des personnes qui arrivent sur l’eau et veulent passer une porte, une équipe technique est rattrapée par la réalité : une géographie humaine entêtée, imprévisible, joueuse, amoureuse, insubmersible. Qui parle de notre contemporanéité dans la langue singulière, rythmée, poétique, chahutée de Claire Rengade.

Texte source

Là-bas c’est pas loin d’ici

c’est là qu’on a décidé de rester

on décide pas non

ouais

hier on était là

mercredi la même chose

t’auras une place ils ont dit

vendredi la même chose

tout le monde le dit

si quelqu’un veut prendre la parole

là hier nuit

non

juste pour la nuit

et sur un temps court

didascalies

on a des rebondissements maintenant

c’est des stratégies oui

de division

pour un aller-retour voilà ça y est y’a du nouveau ?

à chaque fois ça met erreur et j’ai payé ma place 5 fois

tu vois très ouvert

j’ai pas reçu de confirmation moi
quelqu’un qu’arrive à parler c’est quelqu’un

mais si ça n’arrive qu’une fois c’est pas un sujet ?

à force j’ai l’impression qu’on va s’entre dire

ça a du mal à avancer la parole

peut-être qu’on n’est pas assez loin dans la lecture du mode d’emploi

je connais pas les autres

et ainsi de suite

je suis dans la même place je parle pas pourtant j’entends

que je suis plus ou moins

des mots qui se ressemblent mais qui parlent pas ensemble

les voyelles chez moi se mettent sous les consonnes

dans les livres qui sortent elles n’y sont pas

le seul moment où on les voit c’est quand il y a une ambiguïté

c’est impossible en français j’ai essayé

je te regarde jusqu’au point que j’ai l’impression de comprendre

dès le départ ta voix faut que je l’entende c’est pas de la contradiction ma langue d’où je viens elle est pas écrite on peut pas l’écrire ça s’écrit pas

pour la plupart je continue à me multiplier et de retour en cours de route

je commence à me mettre approximatif

debout dans la rue comme devant là

c’est beau hein toujours pas perdus

pareil ça va pas tarder

ça correspond

de n’importe quel horizon le fait de parler ou pas

voilà forcément ça fait bloc c’est comme ça on est 34

c’est pas du tout prémédité

je suis dans la rue c’est peut-être que tu comprends mal

je m’installe pas je prends pas de risque

parce que dans un appart c’est forcément combien de temps

faut faire le ménage y’a de la poussière

faudrait voir le lit

et après ce qui se dit c’est le problème c’est ce qu’on dit je sais pas si c’est vrai

tout ça vient de l’Histoire

le chemin ce qu’il a de vrai derrière je sais pas d'où il vient mais comme on sort par-là l’hiver avec des gens dehors

barrer en ville

on se reconnaît tous à un moment donné on se la raconte

t’en rencontres plein ils confondent tout ils ont peur

ils viennent pas pour qu’on leur raconte une histoire

on boit trois ou quatre verres d’ici un kilomètre t’es en pleine campagne

après c’est plusieurs pâles on se confond

il fait du vent tout ça il fait froid

et comme d’hab comme toujours

il se met à neiger

ma mère ne comprend aucun mot d’ailleurs mon père non plus

j’en reviens pas

dans ta langue la même chose je peux pas dire

parce qu’ils disent plus l’eau avance plus c’est de l’eau

on file la métaphore depuis

que je m’en aille dans les filets

ça vous dérange si je laisse la porte ouverte ?

souvent quand je vis j’ai l’impression que quelqu’un me filme

là par exemple j’ai l’impression

{focale}

j’arrive pas à partir

mais va-t'en

mais je peux pas

il m’empêche de partir

je suis coincé dans le moment

ça s’est sûr je n’ai que ce moment

ça me reprend là

au début de ce qui se passe au moment où

j’arrive au point même d’où je me continue

je sais pas dire à quel point

et c’est court

même si ça dure longtemps

c’est court au point que je suis pas dans le temps

le temps que ça dure

en boucle quoi

cet espèce de

qu’est dans ma vie

je sais pas comment te dire j’en rêve la nuit

et ça dure

toute ma vie

cet espèce de vis-à-vis

on est deux

on est dans l’arbre

{dans l’arbre}

et si ma jupe je la dérobe ?

je lui mets la tête en bas ?

ma jupe est nue hein complètement

entre mes jambes tu vois ?

il y a une autre personne

{quel cirque c’est un numéro}

t’as vu j’ai ton numéro

mais pourquoi tu me téléphones je suis là ?

c’est moi

tu vas tomber sur moi puisque c’est à moi que tu parles

c’est moi la voix je veux dire

si ça demande de rappeler et de laisser ton nom c’est moi

regarde tu dois regarder le téléphone tu vas voir je vais dire quelque chose

après tu me dis de rappeler ou de laisser mon nom

ben y’aura personne puisque je suis là

et alors ?

et alors je raccroche puisque tu es là

c’est pour te montrer attends je te dirai quand j’aurai fini tu décroches ?

je sais pas si tu es par là je peux pas dire que je t’ai vu mais je peux faire comme si

dire que je t’ai tellement pas vu que je peux dire que je t’ai presque vu je le dis ou pas ?
attends je me cache

{un deux trois quatre cinq}

je monte en 3 pour redescendre au 2 juste à côté des coordonnées est ouest

et derrière là où y’a marqué 19

je vois la liste

les étages y’en a de libres pour n’importe qui

sauf que c’est X Y Z si tu regardes bien le plan qui nous écrit à côté

sauf qu’on est au niveau 2

c’était pas prévu

de quoi

le bleu c’est une surprise ils l’ont fait dans la nuit ?

mais du coup les personnes en bas

d’après les usages fréquentés qui se trouvent

j’avance de 10 je recule de loin ?

y’en a à pas mal d’endroits sur le circuit ce qui complique

essaye de reculer un peu droit on n’a pas le temps de visiter

on arrive à être de plein pied c’est tellement logique que tu peux pas comprendre

la logique de celui qui met le grappin dessus

carrément c’est écrit bleu mais le rouge t’es coincé

parce que dans la foulée l’escalier il a beau être rouge là tu peux pas le lire

est-ce que je suis perdu

et le rouge c’est ailleurs c’est commode j’ai des consignes qui me contredisent

oui ou non je reviens je sais plus comment ça finit

le bleu c’est un cul-de-sac qui mène là où il faut un billet

visiblement avant

il est question de me dire clairement que quelque part vous êtes ?

je suis tombée dans un soir par la même scène à l’infini moi

puis dans la mer

ah c’est amer ça se larme

à grands cris d’incendies ça déclenche

interdit

chut

{t’as quelqu’un qui a la parole pendant que toi tu dois te taire ?

pourquoi c’est pas nous qui sommes applaudis

Post-scriptum

{{{Distinction}}}

Pièce recommandée par le comité de lecture de {{Eurodram 2022}}.

----
Pièce sélectionnée pour le [Prix Incandescences 2023->https://www.prixincandescences.com/], catégorie Maquette, organisé par Théâtre National Populaire et le Théâtre des Célestins, Lyon.

{{{Extraits de presse}}}

« C'est beau, mélancolique. Les secondes défilent, chaque mot est calculé, prononcé. Chaque mot à une force. Une grande force. »

[{{Babelio}}, Masse critique, mars 2021]

----

« Cette pièce commence par une pirouette sur la distribution. L'autrice évoque des objets, des paysages ou des impressions. (…)

Le texte est une longue recherche réunissant des mots et des expressions parlant de mise à jour, du monde informatique mais également celui de la production. Les êtres ont disparu, remplacés par des logiciels et des protocoles. Cette pièce nous perd, souvent, mais cela justifie de la voir sur scène.

Mais le fil tendu par l'autrice, lui, ne se rompt pas ni ne se casse. Comme des vagues, certains passages nous ramènent vers l'absurde que semble vivre les personnages. »

[{{Babelio}}, Masse critique, mars 2021]

{{{Vie du texte}}}

{{Lecture d’extraits}} par l’auteure avec Fred Roudet (trompette) lors du 6e Bazar littéraire de [La Cave Po'->www.cave-poesie.com] à Toulouse le 20 septembre 2020.

----
{{Création Théâtre et musique}} avec les comédiens-chanteurs-musiciens Pierre-Jean Étienne, Claire Rengade, Pierre Horckmans, Lucas Hercberg, Corentin Quemener, Théâtre de Vénissieux (69), 21 mars 2025.

Langue

fr

Statut source

publie

Date source

2020-09-23 18:09:00

Date de rédaction

0000-00-00 00:00:00

Date de modif

2025-02-20 11:40:18