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Théâtre contemporain

Quand les voix dansent les cœurs galopent

Cédric Bonfils

ISBN : 978-2-84705-182-7 EAN : 9782847051827 13x21cm, 80 p., 15 €
une voix féminine, une voix masculine, dialogues à 2 ou plusieurs, choralité

Ces 25 poèmes dramatiques donnent la parole à des jeunes, encore adolescents, à peine adultes. On ne sait pas exactement d’où viennent ces filles et ces garçons. On reconnaît pourtant des images, des sons, des objets, issus de nombreux pays, ceux qu’ils ont dû quitter.

Ils ont traversé des épreuves, ils ont lutté. Les voix dansent un peu, dansent pour faire la route, donnent du courage, insufflent des pensées qui s’accrochent, et des espoirs pour la suite.

Maintenant ils sont ici – on ne sait quel est cet ici – et « arrivés ». Mais « arrivés » est un mot compliqué.

Le texte de Cédric Bonfils donne à voir des paysages et des visages, fait entendre les mots d’autrefois ou ceux pour avancer. Chaque texte reflète une expérience spécifique, à l’instar de la forme de l’écriture (monologue ou dialogue à deux ou à plusieurs, chœur), pour dire des parcours, des destins, le courage et les peurs, les questions, la violence et la douleur d’être survivant, et la responsabilité de cela, à à peine vingt ans. Et interroge : quelle vie construire sur une terre nouvelle et inconnue.

Poèmes dramatiques

Tempo chair et peau

  • Je galope
  • Ce flot ce flux
  • Messages
  • Parfois je n’écoute plus
  • Tu veux bien y penser ?
  • Si j’étais un boomerang
  • Petite lutte
  • Peu
  • Deux filles sauvages
  • A toi Grand-Pa
  • Et je ruse
  • Pas te laisser fantôme
  • Quand on a ri
  • Devant la peur qui court
  • Trouve le sens
  • Le désert
  • Coupure
  • Ensemble on se bat
  • Mon corps aussi
  • Sœurs et silence
  • Comme une danse
  • Quand je rêve
  • Arriver quelque part

Le jugement de l’eau

Je galope

Le chaos est ma plaine

  • j’ai vu
  • le chaos
  • dans mes doigts sur mes bras sous mes tempes
  • et
  • et
  • j’enfile la douleur dans mes veines
  • et
  • je me prépare
  • à frapper à secouer à riposter
  • j’ai pris j’ai appris je comprends
  • la vie cogne
  • et
  • et

c’est pas moi

  • la vie cogne je réponds
  • la vie
  • j’ai
  • le courage est ma monture je galope
  • guerrier fragile
  • ma guerre c’est tenir
  • tenir
  • et
  • je ne suis pas l’enfant borgne
  • le gamin mutilé qui ne voit que la moitié de la réalité
  • je vois je vois de mes deux yeux le pire et l’espoir
  • le rongeur d’os
  • de chair
  • le rongeur des battements de cœur
  • et la souris brumeuse

ma belle ma toute petite je te garde

  • toi

tu te glisses sous les barbelés entre les mines

  • ma petite farfouilleuse des recoins de frontières
  • sentinelles mitraillettes
  • qui passe ? qui reste ?
  • rien à cogner la mort
  • on prend le risque
  • on reprend souffle on reprend recommence
  • et
  • l’ignorance se défoule
  • se défoule sur les enfants
  • et
  • et
  • j’ai grandi
  • je veux connaître
  • le nom des monnaies et des capitales et le montant des P.I.B.
  • l’histoire de la Russie de l’Iran
  • celle de la lutte des noirs américains
  • la localisation des dictatures
  • les marées de résistances

pourquoi Gandhi ne voulait pas frapper ?

  • pourquoi je ne suis pas né pour rencontrer Mohamed Ali ?
  • j’aurais fait le voyage
  • pour Mohamed
  • passé les mêmes nuits froides et rincé les mêmes angoisses
  • et
  • et
  • la réalité
  • je ne la recrache pas
  • elle m’étrangle mais j’ai grandi
  • (…)
  • j’ai grandi

Ensemble on se bat

UN PREMIER.- Il fait nuit et on sait que la nuit…

UN DEUXIEME.- On ne fait rien de mal, on ne gêne personne.

UN TROISIEME.- On ne s’énerve pas, monsieur, on vous explique, ça va.

UN QUATRIEME.- On vous explique : on ne se bat pas, ça y ressemble mais non.

UN DEUXIEME.- Nos papiers pourquoi nos papiers ?

UN PREMIER.- On est de là tout près.

UN DEUXIEME.- On n’a pas pris nos papiers.

UN TROISIEME.- Quand vous allez courir dehors, en short et en tee shirt, vous non plus vous ne prenez pas vos papiers.

UN QUATRIEME.- On ne peut pas s’entraîner où on est parce que les autres. Le bruit et l’espace.
Les tremblements du sol. Vous comprenez ?

UN DEUXIEME.- On ne va pas déranger quand même.

UN QUATRIEME.- La nuit camouffle tous ceux qui sortent la nuit et restent calmes.

UN PREMIER.- Pourquoi on se cache ? Vous demandez ça mais on ne se cache pas.

UN TROISIEME.- On ne se cache pas.

UN QUATRIEME.- On n’est pas caché, on est au calme. Comme les ombres sous les arbres

UN TROISIEME.- On n’a rien à cacher quand on est calme.

UN QUATRIEME.- Il n’y a pas de bagarre et pas de colère et pas de sang, pas de bosse

UN PREMIER.- Il n’y a pas de problème.

UN QUATRIEME.- On frappe, on donne des coups, mais on les partage.

UN TROISIEME.- Comme on mange ensemble. Comme on prend un thé dans la cuisine ou une cannette sur un banc. Et comme on partage la même chambre.

UN PREMIER.- On se bat ensemble mais pas comme vous pensez.

UN DEUXIEME.- C’est pas la violence que vous croyez.

UN QUATRIEME.- Dans nos corps, sur nos peaux, ça se bat aussi. Et dans nos yeux, vous voyez ?
On se bat ensemble pour partager la douleur et les forces.

UN TROISIEME.- On se donne des vrais coups mais c’est comme le kung fu de Shaolin.

UN QUATRIEME.- C’est pour sentir sur les muscles, sur la peau, la force et le courage.

UN TROISIEME.- On s’entraîne, c’est tout, on n’est pas agité.

UN PREMIER.- On travaille à deux et avec les arbres. Avec les ombres aussi.

UN DEUXIEME.- Nos papiers ? Pourquoi vous demandez encore nos papiers ?

UN PREMIER.- On ne ment pas.

UN QUATRIEME.- Pourquoi on mentirait ?

UN TROISIEME.- On ne cache rien.

UN PREMIER.- On est juste discret pour ne faire d’histoire et ne pas faire de gêne.

UN TROISIEME.- On se bat comme il y en a qui courent.

UN DEUXIEME.- Qui nagent.

UN TROISIEME.- Qui dansent.

UN PREMIER.- Vous croyez que vous avez surpris une bagarre dans le square –

UN QUATRIEME.- Mais non.

UN DEUXIEME.- On vous dit que non.

UN QUATRIEME.- Regardez comme on danse, quand on se bat dans la nuit entre les arbres.
On ne se bat pas pour le mal, pour faire mal. On saisit et on le frappe le mal.

LE PREMIER.- C’est pour ça.

UN QUATRIEME.- C’est pour ça, pour essayer de l’écarter un peu.

UN TROISIEME.- On ne va pas aller s’en prendre à quelqu’un, ça va, on ne fait pas ça.

UN DEUXIEME.- Et on ne prend pas nos papiers.

UN PREMIER.- Ils risquent de tomber de nos poches, on pourrait les perdre.

UN QUATRIEME.- Le mal n’est pas quelqu’un. On ne parle de personne quand on dit « le mal. »
UN TROISIEME.- On s’entraîne.

UN PREMIER.- On s’entraîne ensemble.

UN QUATRIEME.- A ne plus sentir la guerre en nous-même.

UN DEUXIEME.- On vient souvent souvent la nuit.

UN QUATRIEME.- Le corps a un peu froid. Le souffle est un peu buée. Il faut travailler dehors. C’est comme au temple de Shaolin.

LES TROIS AUTRES.- C’est ça.

UN DEUXIEME.- Shaolin.

UN QUATRIEME.- La peau apprivoise mieux le combat avec un peu de froid, un peu de nuit.

UN DEUXIEME.- Alors ça va, monsieur, ça va, vous voyez ?

UN QUATRIEME.- On frappe et on sourit, la joie est souple.

UN PREMIER.- Et c’est moins cher que des cours dans un club, on n’a pas d’argent pour ça

UN QUATRIEME.- On n’apprend pas le combat avec les mensonges et les coups bas. On ne peut connaître le combat qu’en travaillant en apprenant.

UN DEUXIEME.- Alors ça va ?

UN TROISIEME.- On apprend ensemble. C’est pour ça la nuit ici.

UN DEUXIEME.- La nuit, c’est pour ça.

UN QUATRIEME.- On frappe l’ombre, on se bat contre l’ombre sauvage.

UN PREMIER.- On la combat en nous-même.

UN QUATRIEME.- La douleur et la peur projettent l’ombre sauvage. On se bat souples et légers.

UN TROISIEME.- Souple, souple.

UN QUATRIEME.- Pour repousser l’ombre sauvage. Loin loin du calme.

Mon corps aussi

Papa, mon corps aussi

  • il connait, tu sais, la peur, l’espoir
  • mon corps serré entre eux
  • les miliciens et vos corps, papa, maman
  • et entre la joie, mon anniversaire
  • et l’intrusion, les coups, les tirs
  • maman, coups au visage, sang aux cheveux
  • insultes, menaces, la marée des balles
  • mon enfance que tu sauvais un peu, papa
  • mon enfance noyée
  • dans la mort, elle coulait de ton corps
  • couché sur le sol, papa,
  • quelques minutes avant, toi et moi, nous tous
  • nous ne savions pas nous arrêter de rire
  • et nous dansions
  • sur des chansons dans notre langue
  • comme s’envolent des poussières tristes
  • je progresse en français, papa
  • je passerai en troisième l’année prochaine
  • mais papa, mon corps est resté à la maison
  • resté près de toi
  • (…)

Distinction

Pièce sélectionnée pour Prix Grand cru de la Chartreuse 2025

Extrait de presse

« Le dernier texte de Cédric Bonfils se présente comme un recueil kaléidoscopique de 25 formes qui font entendre les voix, les trajectoires humaines, les passages et les traces de destins d’adolescents ou de jeunes adultes. Des monologues, des dialogues, un quatuor, des répliques identifiées, des versets, des distiques, du récit, une strophe… comme autant de recherches pour approcher le réel transfiguré comme si le multiple seul pouvait donner la parole à ces inconnus en partance, à ces exilés aussi de leur langue.

Si l’inscription éditoriale du volume annonce des « poèmes dramatiques », formule habitée par tout un pan de l’histoire du théâtre français, il est sans doute plus juste de parler de Théâtre-Poésie : matière langagière et parole articulée se donnant l’une à l’autre. Le titre, Quand les voix dansent les cœurs galopent, n’est-il pas le signe, le signifiant de la phrase-image, d’un proverbe (quand le chat dort, les souris dansent) réinventé et humanisé, premier moment de l’art poétique de l’auteur.

La parole est matrice du texte. Les voix adolescentes « tchatchent ». La parole est le flot, le flux (p.14), le flow. Mais elle est surtout rythme et musique (…)

L’unité de lieu paradoxalement réside dans l’impossibilité d’un seul lieu, d’un texte qui tiendrait en un seul morceau. »

[Marie Du Crest,La cause littéraire, 7 octobre 2019]

Vie du texte

Lecture dans le cadre des Lundis en coulisse, proposés par le Théâtre narration, Lyon, 29 mars 2021.

Lecture en déambulation d’extraits par des étudiants en arts du spectacle de l’université Paul Valéry, Montpellier, dans le cadre du Festival Les Nouveaux Horizons du Texte, créé par La Baignoire, lieu des écritures contemporaines, le 14 mai 2023.