Checchetto, Rémi
2025
Une femme se rebelle. Elle se rebelle contre l’idée d’un destin tout tracé et décide de « sortir des lignes de sa main ». Elle se jette dans le vide et invente sa propre vie.
Cette femme c’est Phoolan Devi, indienne de basse caste, violée, battue, humiliée, mariée à 11 ans, devenue chef de gang, prisonnière, parlementaire, et assassinée.
Cette femme c’est nous. Nous en lutte contre la brutalité et la domination des hommes sur le monde, nous en lutte pour plus de justice, nous nous réappropriant notre liberté et nous octroyant le droit de disposer de nous-même.
Par une langue magnifiquement rythmée, portée par un souffle puissant, le texte nous emporte au cœur de ce moment de bascule où l’on dit non, permettant à l’espérance d’advenir.
Extrait 1, vers le début
c’est le mois d’ashad, vers midi, Putti Lal, l’homme aux mains grasses, vient me chercher pour m’emmener, il a ce droit, on va me marier à lui et il a ce droit, ce droit et d’autres droits, je cours et grimpe en haut d’un margousier, à l’abri du feuillage, les singes dérangés et furieux me crient aux oreilles, les complices de Putti Lal me retrouvent, m’enferment dans une maison avec Putti Lal
– on a enfermé une oie avec un chameau
Putti Lal m’enferme dans l’étable, il a ce droit, ce droit et d’autres droits, il ouvre ma chemise, touche mon corps partout avec ses mains grasses, il a ce droit, ce droit et d’autres droits
– tu es trop maigre, je ne sais pas si un jour tu vas grossir
un jour, plus tard, j’apprends ce que veut dire le mot dulhan, femme d’un homme, je demande quel est le mot pour dire qu’un homme est l’homme d’une femme, il n’y en a pas, je pleure, je tombe, on me donne du lait de bufflonne
question : est-ce pour me consoler ou pour que je me taise ?
question : est-ce que ma mère et mon père m’ont souhaité la bienvenue en ce monde où avoir une fille c’est arroser le champ des voisins ?
– tais-toi, mais tais-donc, ne parle pas de ça
– est-ce normal de marier sa fille de force, est-ce normal que son mari la viole ?
– ne parle pas de ça, ce sont des choses qui arrivent aux filles
à perte de vue des couples se forment et qui ne sont pas des couples, qui sont des obligations, des hiérarchies, les dieux sont complices, les dieux laissent faire, de leur côté les oiseaux chantent les louanges des dieux et la journée et la nuit continuent leur course comme coule le fleuve sacré la Yamuna, et tout est en ordre, et dire S’il vous plaît, les dieux, comme dire S’il vous plaît, les hommes, est la même lettre morte
question : qu’est-ce que c’est qu’être moins qu’un chien ?
non pas cet animal qui erre dans le val à la recherche de quoi mordre, mais cet animal qui va au puits quand on lui ordonne d’aller au puits, qui va au champ lorsqu’on le lui ordonne, qui ramasse l’argile, traverse le village le panier tressé et plein en équilibre sur sa tête, répare le mur que la mousson a emporté, qui se courbe devant Putti Lal, l’homme aux mains grasses, animal moins qu’un chien dont le visage disparaît sous le ghoongat, qui ne voit plus rien et sent les mains qui le tripotent, sent les bracelets qu’on lui met aux poignets et aux chevilles, la bague qu’on lui met au doigt, animal moins qu’un chien qu’on guide sous le pandal, ne pas bouger de là, ne pas bouger durant toute la cérémonie du mariage
c’est ta cérémonie de mariage, animal moins qu’un chien
—-
Extrait 2, plus loin
voilà ce qui se passe : je marche sans répit, pour compagnie j’ai les singes, les ours, les chats sauvages et surtout les oiseaux, la jungle n’est jamais silencieuse et le chant d’un oiseau révèle toujours quelque chose, il prévient de l’approche d’une bête sauvage ou d’un homme, je ne connais pas les oiseaux par leurs noms, mais par leurs cris, leurs couleurs, leurs attitudes, celui qui cogne le bois, celui qui pêche le poisson avec son bec long et plat, celui qui capture le lézard, celui qui crie comme s’il tapait sur du métal, les paons me font la conversation, ils ne cessent de discuter à longueur de journée, je me nourris de fruits et de baies sauvages, je me baigne dans les rivières, je cherche des clairières où dormir, dans la journée l’ombre d’un banian ou d’un margousier est nécessaire, mais dans la nuit on ne peut pas dormir sous un arbre, on ne sait pas ce qui peut nous tomber dessus, pendant trois mois je ne parle à aucun être humain, le temps de la mousson est loin, l’eau est rare, je dois chercher des sources et vérifier qu’elles ne sont pas empoisonnées par Putti Lal et ses complices, je regarde évoluer les poissons, si j’en vois un ventre à l’air, je ne bois pas, si je vois quelqu’un, je me déplace, maintenant les journées sont moins longues cependant que la chaleur ne diminue pas, l’air est chaud et moite et collant, il est difficile à respirer, c’est difficile d’avancer dedans, je n’avance que peu, je cherche souvent de l’ombre et m’y arrête
question : est-ce juste l’air qui me ralentit ?
question : cette ombre que je cherche et dans laquelle je me complais, est-elle celle des arbres ou la mienne ?
réflexion : mes ennemis sont partout, ils sont de plus en plus nombreux
question : est-ce que ce sont mes yeux qui les multiplient ?
questions : qui a dit qu’on ne peut rien changer, que c’est trahison que de vouloir changer, que c’est dégoutante ambition, que c’est hurler là où la vie est en paix ? est-ce moi ?
réflexion : comme c’est solitaire une vie, que c’est seul une tête, la tête est seule devant les décisions, seule devant les capitulations, devant les regrets, les questions, et la tête se tord les mains devant les remords
et les mots sont là, et ma langue m’accompagne, ma langue dit que mon corps est mon corps, mon corps n’est pas la propriété privée d’un autre qui me prive de mon corps, propriété privée de quoi ? propriété privée de qui ? je me parle, je m’écoute, j’entends ma propre voix, elle vient quand je le veux, cesse quand je le veux, monte ou descend quand je le veux, personne ne peut me priver de ma propre voix, personne ne peut l’enfermer, la privatiser, j’entends aussi mes mots, mes propres mots dans ma propre voix, mes propres mots viennent quand je le veux, se forment quand je le veux, montent ou descendent quand je le veux, personne ne peut les privatiser, personne ne peut les empêcher, les entraver, on peut prendre mon corps, pénétrer mon corps, enfermer mon corps, le mettre dans la cage des mains, le mettre dans la cage du souffle, le mettre dans la cage de la caste, je peux faire venir ma voix, j’entends ma voix, j’entends les mots qui sont dans ma voix, et les mots ne détruisent pas mes dents, les mots sont là pour moi, pour prendre soin de moi
et dans le porte-voix je dis : c’est la langue notre charpente, notre chair
et dans le porte-voix je dis : c’est par la langue que nous vivons
et dans le porte-voix je dis : c’est avec la langue que l’on signe notre vie
et dans le porte-voix je dis : ce sont nos mots qui sont nos grands et réels gestes
Extrait de presse
« (…) Rémi Checchetto est un poète et sa langue, vive, frémissante et rythmée rand hommage à ce qui se passe dans la tête de Phoolan, et à cette autre femme qui vit à l’intérieur de Phoolan, et attend son heure, « une femme dont la respiration attend d’ouvrir et de porter ses ailes. » Le texte met la focale sur le moment où dans la vie de Phoolan tout bascule. Où elle passe enfin du statut inférieur, minoré, humilié de la femme à celui de combattante. Combattante de la liberté, combattante du pouvoir des mots. Où de morte elle devient vivante : « je suis morte plusieurs fois et chacune des fois je reviens, (…) vite je meurs, vite reviens, (…) vite je prends le porte-voix et dis : Phoolan Devi est de retour parmi les vivants.«
[Patrick Gay-Bellile, Le Matricule des anges n°266, Septembre 2025]
—-
Vie du texte
Lecture par Rémi Checchetto, accompagné par Adam Dupas (musique), Cave poésie, Toulouse (31), le 11 février 2025.
Rubriques : Hors cadre
Auteurs : Checchetto, Rémi
Champs éditoriaux importés
- Titre source
Rien n'est écrit dans les lignes de ma main
- Surtitre
Checchetto, Rémi
- Sous-titre
2025
- Description
ISBN : 978-2-84705-320-3 - EAN : 9782847053203
13x21cm, 48 p., 13 €- Chapo
Une femme se rebelle. Elle se rebelle contre l’idée d’un destin tout tracé et décide de « sortir des lignes de sa main ». Elle se jette dans le vide et invente sa propre vie.
Cette femme c’est Phoolan Devi, indienne de basse caste, violée, battue, humiliée, mariée à 11 ans, devenue chef de gang, prisonnière, parlementaire, et assassinée.
Cette femme c’est nous. Nous en lutte contre la brutalité et la domination des hommes sur le monde, nous en lutte pour plus de justice, nous nous réappropriant notre liberté et nous octroyant le droit de disposer de nous-même.
Par une langue magnifiquement rythmée, portée par un souffle puissant, le texte nous emporte au cœur de ce moment de bascule où l’on dit non, permettant à l’espérance d’advenir.
- Texte source
{{Extrait 1, vers le début}}
c’est le mois d’ashad, vers midi, Putti Lal, l’homme aux mains grasses, vient me chercher pour m’emmener, il a ce droit, on va me marier à lui et il a ce droit, ce droit et d’autres droits, je cours et grimpe en haut d’un margousier, à l’abri du feuillage, les singes dérangés et furieux me crient aux oreilles, les complices de Putti Lal me retrouvent, m’enferment dans une maison avec Putti Lal
- on a enfermé une oie avec un chameau
Putti Lal m’enferme dans l’étable, il a ce droit, ce droit et d’autres droits, il ouvre ma chemise, touche mon corps partout avec ses mains grasses, il a ce droit, ce droit et d’autres droits
- tu es trop maigre, je ne sais pas si un jour tu vas grossir
un jour, plus tard, j’apprends ce que veut dire le mot dulhan, femme d’un homme, je demande quel est le mot pour dire qu’un homme est l’homme d’une femme, il n’y en a pas, je pleure, je tombe, on me donne du lait de bufflonne
question : est-ce pour me consoler ou pour que je me taise ?
question : est-ce que ma mère et mon père m’ont souhaité la bienvenue en ce monde où avoir une fille c’est arroser le champ des voisins ?
- tais-toi, mais tais-donc, ne parle pas de ça
- est-ce normal de marier sa fille de force, est-ce normal que son mari la viole ?
- ne parle pas de ça, ce sont des choses qui arrivent aux filles
à perte de vue des couples se forment et qui ne sont pas des couples, qui sont des obligations, des hiérarchies, les dieux sont complices, les dieux laissent faire, de leur côté les oiseaux chantent les louanges des dieux et la journée et la nuit continuent leur course comme coule le fleuve sacré la Yamuna, et tout est en ordre, et dire S’il vous plaît, les dieux, comme dire S’il vous plaît, les hommes, est la même lettre morte
question : qu’est-ce que c’est qu’être moins qu’un chien ?
non pas cet animal qui erre dans le val à la recherche de quoi mordre, mais cet animal qui va au puits quand on lui ordonne d’aller au puits, qui va au champ lorsqu’on le lui ordonne, qui ramasse l’argile, traverse le village le panier tressé et plein en équilibre sur sa tête, répare le mur que la mousson a emporté, qui se courbe devant Putti Lal, l’homme aux mains grasses, animal moins qu’un chien dont le visage disparaît sous le ghoongat, qui ne voit plus rien et sent les mains qui le tripotent, sent les bracelets qu’on lui met aux poignets et aux chevilles, la bague qu’on lui met au doigt, animal moins qu’un chien qu’on guide sous le pandal, ne pas bouger de là, ne pas bouger durant toute la cérémonie du mariage
c’est ta cérémonie de mariage, animal moins qu’un chien----
{{Extrait 2, plus loin}}
voilà ce qui se passe : je marche sans répit, pour compagnie j’ai les singes, les ours, les chats sauvages et surtout les oiseaux, la jungle n’est jamais silencieuse et le chant d’un oiseau révèle toujours quelque chose, il prévient de l’approche d’une bête sauvage ou d’un homme, je ne connais pas les oiseaux par leurs noms, mais par leurs cris, leurs couleurs, leurs attitudes, celui qui cogne le bois, celui qui pêche le poisson avec son bec long et plat, celui qui capture le lézard, celui qui crie comme s’il tapait sur du métal, les paons me font la conversation, ils ne cessent de discuter à longueur de journée, je me nourris de fruits et de baies sauvages, je me baigne dans les rivières, je cherche des clairières où dormir, dans la journée l’ombre d’un banian ou d’un margousier est nécessaire, mais dans la nuit on ne peut pas dormir sous un arbre, on ne sait pas ce qui peut nous tomber dessus, pendant trois mois je ne parle à aucun être humain, le temps de la mousson est loin, l’eau est rare, je dois chercher des sources et vérifier qu’elles ne sont pas empoisonnées par Putti Lal et ses complices, je regarde évoluer les poissons, si j’en vois un ventre à l’air, je ne bois pas, si je vois quelqu’un, je me déplace, maintenant les journées sont moins longues cependant que la chaleur ne diminue pas, l’air est chaud et moite et collant, il est difficile à respirer, c’est difficile d’avancer dedans, je n’avance que peu, je cherche souvent de l’ombre et m’y arrête
question : est-ce juste l’air qui me ralentit ?
question : cette ombre que je cherche et dans laquelle je me complais, est-elle celle des arbres ou la mienne ?
réflexion : mes ennemis sont partout, ils sont de plus en plus nombreux
question : est-ce que ce sont mes yeux qui les multiplient ?
questions : qui a dit qu’on ne peut rien changer, que c’est trahison que de vouloir changer, que c’est dégoutante ambition, que c’est hurler là où la vie est en paix ? est-ce moi ?
réflexion : comme c’est solitaire une vie, que c’est seul une tête, la tête est seule devant les décisions, seule devant les capitulations, devant les regrets, les questions, et la tête se tord les mains devant les remords
et les mots sont là, et ma langue m’accompagne, ma langue dit que mon corps est mon corps, mon corps n’est pas la propriété privée d’un autre qui me prive de mon corps, propriété privée de quoi ? propriété privée de qui ? je me parle, je m’écoute, j’entends ma propre voix, elle vient quand je le veux, cesse quand je le veux, monte ou descend quand je le veux, personne ne peut me priver de ma propre voix, personne ne peut l’enfermer, la privatiser, j’entends aussi mes mots, mes propres mots dans ma propre voix, mes propres mots viennent quand je le veux, se forment quand je le veux, montent ou descendent quand je le veux, personne ne peut les privatiser, personne ne peut les empêcher, les entraver, on peut prendre mon corps, pénétrer mon corps, enfermer mon corps, le mettre dans la cage des mains, le mettre dans la cage du souffle, le mettre dans la cage de la caste, je peux faire venir ma voix, j’entends ma voix, j’entends les mots qui sont dans ma voix, et les mots ne détruisent pas mes dents, les mots sont là pour moi, pour prendre soin de moi
et dans le porte-voix je dis : c’est la langue notre charpente, notre chair
et dans le porte-voix je dis : c’est par la langue que nous vivons
et dans le porte-voix je dis : c’est avec la langue que l’on signe notre vie
et dans le porte-voix je dis : ce sont nos mots qui sont nos grands et réels gestes- Post-scriptum
{{{Extrait de presse}}}
"(...) Rémi Checchetto est un poète et sa langue, vive, frémissante et rythmée rand hommage à ce qui se passe dans la tête de Phoolan, et à cette autre femme qui vit à l'intérieur de Phoolan, et attend son heure, "{une femme dont la respiration attend d'ouvrir et de porter ses ailes.}" Le texte met la focale sur le moment où dans la vie de Phoolan tout bascule. Où elle passe enfin du statut inférieur, minoré, humilié de la femme à celui de combattante. Combattante de la liberté, combattante du pouvoir des mots. Où de morte elle devient vivante : "{je suis morte plusieurs fois et chacune des fois je reviens, (...) vite je meurs, vite reviens, (...) vite je prends le porte-voix et dis : Phoolan Devi est de retour parmi les vivants.}"
[Patrick Gay-Bellile, Le Matricule des anges n°266, Septembre 2025]
----{{{Vie du texte}}}
{{Lecture}} par Rémi Checchetto, accompagné par Adam Dupas (musique), Cave poésie, Toulouse (31), le 11 février 2025.
- Langue
fr
- Statut source
publie
- Date source
2025-06-05 17:38:00
- Date de rédaction
0000-00-00 00:00:00
- Date de modif
2025-11-07 12:33:57