Stella, Caroline
2025
Dans le lycée d’une petite ville de banlieue, calme et boisée, une artiste est invitée en résidence. Son projet : écrire sur le désir à l’adolescence.
Plongée en immersion, elle espère établir une véritable relation de confiance avec les élèves. Tandis que les jeunes évoquent leur rapport à l’intimité, à la sexualité, aux torrents nouveaux qui les traversent, une violence à caractère sexuelle a lieu dans l’établissement.
Comment appréhender cet événement ? qu’a réellement subi la jeune fille ? est-on prêt à l’entendre ? qui croire ? comment l’adulte, l’écrivaine, se doit-elle de réagir, elle qui n’a pas su, par le passé, faire face à une situation similaire ?
Mêlant paroles poétiques de l’écrivaine au travail, dialogues vifs, témoignage et fable, la pièce interroge la notion de désir et de consentement.
La libération de la parole de ces dernières années a-t-elle changé le regard de la jeune génération actuelle sur les faits de violences sexuelles ? Comment cette jeunesse tient-elle débout, même vacillante, alors que le monde est en pleine mutation ?
EXTRAIT 1
11
Mercredi 20 avril – 21 h 30
Résidence des Jonquilles – Mesnil-Saint-Saëns
Pilar et Philippine, Youssef et Kalilou. C’est ici que leurs chemins se séparent. Youssef et Philippine se roulent une pelle. Pilar et Kalilou tiennent la chandelle.
KALILOU – On croirait que vous creusez des galeries dans vos bouches.
PILAR – Allez-y : soupe de langues, sérieux, ça bave c’est dégueu /
PHILIPPINE ET YOUSSEF, entre les lèvres. – Crèvent de jalousie /
KALILOU – Si vous voulez baiser, il y a des chambres pour ça.
La soupe de langues dure. Longtemps.
Un oiseau.
KALILOU – Hé, regardez, l’oiseau. On dirait qu’il veut nous dire quelque chose… Attends, j’essaie de traduire…
PHILIPPINE – En tous cas il n’a pas peur.
KALILOU – Arrête de bouffer tes cui-cui, répète mais calmement…
YOUSSEF, il traduit. – Il dit que c’est le printemps, le temps des amours.
Philippine et Youssef s’embrassent.
PILAR – Bouffon, Youssef.
Cui-cui les petits oiseaux dans les rues du Mesnil-Saint-Saëns.
—-
EXTRAIT 2
13
Vendredi 22 avril – 19 h 00
Lycée Jules Ferry – Mesnil-Saint-Saëns
Bureau de l’artiste en résidence
[Hier, l’artiste en résidence a passé l’après-midi à poursuivre les entrevues avec les élèves. Pas Lina. Elles avaient pourtant rendez-vous. À l’heure du déjeuner, elle l’a cherchée dans la queue qui mène au réfectoire. Elle aurait au moins voulu recroiser son regard. Y trouver de l’apaisement. Elle aurait voulu se dire qu’elle s’était inquiétée pour rien voilà ce qu’elle aurait voulu. Les ados c’est comme ça, un coup ça va un coup ça ne va pas, une petite contrariété peut prendre de ces proportions et dégonfler comme un soufflet trois jours après… Mais elle ne l’a pas vue. Elle n’est pas allée poser la question à ses camarades. Elle a tourné les talons et renoncé au déjeuner.]
Pétard je pue. Faut que je me douche.
[Ce soir non plus elle n’ira pas à la cantine. Elle n’a pas faim. 19 heures, c’est tôt pour manger. Si elle loupe le service du soir, elle est bonne pour la pizzeria « Chez Gino ». Elle ne trouvera rien d’autre au Mesnil-Saint-Saëns. Mais franchement, elle n’a aucune envie de s’interrompre maintenant, de se doucher en cinq minutes /]
J’ouvre la fenêtre.
[Et de tout planter pour du riz ou des pâtes trop cuites. Une semaine qu’elle est là et elle a déjà le ventre dur comme un caillou. Deux repas à la cantine par jour, elle a beau être tout terrain, c’est trop. Elle s’allume une clope en apéro et appuie sur Play.]
(YOUSSEF). – Par exemple –– Je donne un exemple –– par exemple. On fait des trucs, Philippine elle dit que c’est déjà du sexe, par exemple. Des prélis, moi je ne sais pas si c’est du sexe. C’est du sexe ? Ça commence où le sexe ? Elle me fait écouter des podcasts. M’en claque la chatte, tu connais ?
Un silence.
—-
EXTRAIT 3
14
FLASHBACK
Jeudi 21 avril – 11 h 00
Lycée Jules Ferry – Mesnil-Saint-Saëns
Dans les toilettes du lycée. Au sol. Pilar caresse les cheveux de Lina.
PILAR – Fais-moi confiance. T’façons, tu ne vas pas pouvoir rester là plus longtemps ça pue la pisse. Faut que tu rentres chez toi. Et faut que j’aille voir l’autre folle, avec son Zoom, qui va encore vouloir me sortir les vers du cul. Pardon. Laisse tomber la folle. Raconte-moi encore. À quelle heure dites-vous que vous êtes arrivés chez la vieille ?
LINA – Je t’ai déjà tout raconté.
PILAR – Comme ça on voit si ça colle avec la version précédente. C’est comme ça qu’ils font les flics.
Silence.
Hé, moi c’est pour toi que je fais ça : je ne voudrais pas qu’il t’arrive des bricoles. Ce que je veux dire : je ne voudrais pas que tu te fasses traiter de salope… Ce que je veux dire : pas par moi, par les autres…
LINA – Tu ne me crois pas.
PILAR – Si. Bien sûr que je te crois.
LINA – Alors pourquoi tu me forces à répéter ? Je vais me faire mettre en mille morceaux. Il a dit : « Je me tais. Tute tais. Sinon je t’explose la tête et je te tais. » J’ai cru que si je disais pas ça n’existait pas. Et puis, la bouche, c’est pas comme si… Si ? Pas si grave, peut-être, pas si viol une bite dans la bouche ? Mais… Là. (Le ventre.) Et là. (La tête.) Et là. (La gorge.) C’est comme tout sec. Et ça
craquelle. Y a plus de torrent.
Silence.
PILAR – Faut que tu reviennes en cours.
LINA – Lui, en classe, dans mon dos…
PILAR – J’arrive pas à croire que c’est le gars que je connais.
LINA – Tu ne me crois pas.
PILAR – Si. Bien sûr que je te crois.
LINA – J’ai dit à Driss que j’avais crié. J’aurais dû crier. Mais crier c’est pas sorti. Jusqu’ à ce que ça arrive je ne pensais pas que ça allait arriver. Même pendant j’étais surprise. Une flaque. Une fille-flaque c’est quand même un signe, non ? Ça ne veut pas dire oui, non ? Ça ne veut pas dire non, non plus… Si ? Je sais plus… Je me disais : « Plus vite ce sera fait… » Douche et dentifrice, le matin : douche. Bouche. Frotte. Frotte. Brosse. Mais quand même. Une pute.
Rubriques : Théâtre contemporain
Auteurs : Stella, Caroline
Champs éditoriaux importés
- Titre source
Soupe de langues
- Surtitre
Stella, Caroline
- Sous-titre
2025
- Description
EAN : 978-2-84705-317-3
13x21cm, 88 p., 14 €
5 femmes, 5 hommes
Publié avec le soutien de la Région Occitanie-Méditerranée- Chapo
Dans le lycée d’une petite ville de banlieue, calme et boisée, une artiste est invitée en résidence. Son projet : écrire sur le désir à l’adolescence.
Plongée en immersion, elle espère établir une véritable relation de confiance avec les élèves. Tandis que les jeunes évoquent leur rapport à l’intimité, à la sexualité, aux torrents nouveaux qui les traversent, une violence à caractère sexuelle a lieu dans l’établissement.
Comment appréhender cet événement ? qu’a réellement subi la jeune fille ? est-on prêt à l’entendre ? qui croire ? comment l’adulte, l’écrivaine, se doit-elle de réagir, elle qui n’a pas su, par le passé, faire face à une situation similaire ?
Mêlant paroles poétiques de l’écrivaine au travail, dialogues vifs, témoignage et fable, la pièce interroge la notion de désir et de consentement.
La libération de la parole de ces dernières années a-t-elle changé le regard de la jeune génération actuelle sur les faits de violences sexuelles ? Comment cette jeunesse tient-elle débout, même vacillante, alors que le monde est en pleine mutation ?
- Texte source
{{{EXTRAIT 1}}}
{{11}}
Mercredi 20 avril – 21 h 30
Résidence des {Jonquilles} – Mesnil-Saint-Saëns{Pilar et Philippine, Youssef et Kalilou. C’est ici que leurs chemins se séparent. Youssef et Philippine se roulent une pelle. Pilar et Kalilou tiennent la chandelle.}
KALILOU – On croirait que vous creusez des galeries dans vos bouches.
PILAR – Allez-y : soupe de langues, sérieux, ça bave c’est dégueu /
PHILIPPINE ET YOUSSEF, {entre les lèvres. } – Crèvent de jalousie /
KALILOU – Si vous voulez baiser, il y a des chambres pour ça.
{La soupe de langues dure. Longtemps.
Un oiseau.}KALILOU – Hé, regardez, l’oiseau. On dirait qu’il veut nous dire quelque chose... Attends, j’essaie de traduire...
PHILIPPINE – En tous cas il n’a pas peur.
KALILOU – Arrête de bouffer tes cui-cui, répète mais calmement...
YOUSSEF, {il traduit.} – Il dit que c’est le printemps, le temps des amours.
{Philippine et Youssef s’embrassent.}
PILAR – Bouffon, Youssef.
{Cui-cui les petits oiseaux dans les rues du Mesnil-Saint-Saëns.}
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{{{EXTRAIT 2}}}
{{13}}
Vendredi 22 avril – 19 h 00
Lycée Jules Ferry – Mesnil-Saint-Saëns
Bureau de l’artiste en résidence{{[}}Hier, l’artiste en résidence a passé l’après-midi à poursuivre les entrevues avec les élèves. Pas Lina. Elles avaient pourtant rendez-vous. À l’heure du déjeuner, elle l’a cherchée dans la queue qui mène au réfectoire. Elle aurait au moins voulu recroiser son regard. Y trouver de l’apaisement. Elle aurait voulu se dire qu’elle s’était inquiétée pour rien voilà ce qu’elle aurait voulu. Les ados c’est comme ça, un coup ça va un coup ça ne va pas, une petite contrariété peut prendre de ces proportions et dégonfler comme un soufflet trois jours après... Mais elle ne l’a pas vue. Elle n’est pas allée poser la question à ses camarades. Elle a tourné les talons et renoncé au déjeuner.{{]}}
Pétard je pue. Faut que je me douche.
{{[}}Ce soir non plus elle n’ira pas à la cantine. Elle n’a pas faim. 19 heures, c’est tôt pour manger. Si elle loupe le service du soir, elle est bonne pour la pizzeria « Chez Gino ». Elle ne trouvera rien d’autre au Mesnil-Saint-Saëns. Mais franchement, elle n’a aucune envie de s’interrompre maintenant, de se doucher en cinq minutes /{{]}}
J’ouvre la fenêtre.
{{[}}Et de tout planter pour du riz ou des pâtes trop cuites. Une semaine qu’elle est là et elle a déjà le ventre dur comme un caillou. Deux repas à la cantine par jour, elle a beau être tout terrain, c’est trop. Elle s’allume une clope en apéro et appuie sur Play.{{]}}
(YOUSSEF). – Par exemple –– Je donne un exemple –– par exemple. On fait des trucs, Philippine elle dit que c’est déjà du sexe, par exemple. Des prélis, moi je ne sais pas si c’est du sexe. C’est du sexe ? Ça commence où le sexe ? Elle me fait écouter des podcasts. {M’en claque la chatte}, tu connais ?
{Un silence.}
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{{{EXTRAIT 3}}}
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FLASHBACK
Jeudi 21 avril – 11 h 00
Lycée Jules Ferry – Mesnil-Saint-Saëns{Dans les toilettes du lycée. Au sol. Pilar caresse les cheveux de Lina.}
PILAR – Fais-moi confiance. T’façons, tu ne vas pas pouvoir rester là plus longtemps ça pue la pisse. Faut que tu rentres chez toi. Et faut que j’aille voir l’autre folle, avec son Zoom, qui va encore vouloir me sortir les vers du cul. Pardon. Laisse tomber la folle. Raconte-moi encore. À quelle heure dites-vous que vous êtes arrivés chez la vieille ?
LINA – Je t’ai déjà tout raconté.
PILAR – Comme ça on voit si ça colle avec la version précédente. C’est comme ça qu’ils font les flics.
{Silence.}
Hé, moi c’est pour toi que je fais ça : je ne voudrais pas qu’il t’arrive des bricoles. Ce que je veux dire : je ne voudrais pas que tu te fasses traiter de salope... Ce que je veux dire : pas par moi, par les autres...
LINA – Tu ne me crois pas.
PILAR – Si. Bien sûr que je te crois.
LINA – Alors pourquoi tu me forces à répéter ? Je vais me faire mettre en mille morceaux. Il a dit : « Je me tais. Tute tais. Sinon je t’explose la tête et je te tais. » J’ai cru que si je disais pas ça n’existait pas. Et puis, la bouche, c’est pas comme si... Si ? Pas si grave, peut-être, pas si viol une bite dans la bouche ? Mais... Là. ({Le ventre.}) Et là. ({La tête.}) Et là. ({La gorge.}) C’est comme tout sec. Et ça
craquelle. Y a plus de torrent.{Silence.}
PILAR – Faut que tu reviennes en cours.
LINA – Lui, en classe, dans mon dos...
PILAR – J’arrive pas à croire que c’est le gars que je connais.
LINA – Tu ne me crois pas.
PILAR – Si. Bien sûr que je te crois.
LINA – J’ai dit à Driss que j’avais crié. J’aurais dû crier. Mais crier c’est pas sorti. Jusqu’ à ce que ça arrive je ne pensais pas que ça allait arriver. Même pendant j’étais surprise. Une flaque. Une fille-flaque c’est quand même un signe, non ? Ça ne veut pas dire oui, non ? Ça ne veut pas dire non, non plus... Si ? Je sais plus... Je me disais : « Plus vite ce sera fait... » Douche et dentifrice, le matin : douche. Bouche. Frotte. Frotte. Brosse. Mais quand même. Une pute.
- Langue
fr
- Statut source
publie
- Date source
2025-09-04 18:14:00
- Date de rédaction
0000-00-00 00:00:00
- Date de modif
2025-09-08 16:45:15